Inutile de dire que les poètes se sont peu arrêtés à ces détails. Ils avaient un prétexte à chanter (bien ou mal, il n’importe, mais d’une façon que les lecteurs peu attentifs pouvaient tenir pour originale), ils avaient la partie trop belle pour prendre des précautions. — Et ce fut, en vérité, un débordement.
On en vint à considérer les poèmes ou les contes de ce genre comme des jeux faciles ; on put, à son aise, n’y être point vraisemblable, accumuler d’ingénieux détails qui n’avaient que faire dans la narration, fixer, d’après Athénée, la formule d’un parfum ou le réseau d’une crépide, s’étendre en descriptions, être ironique et gouailleur et composer enfin des symboles qui sont, le plus souvent, des façons obscures de déraisonner.
Peu de poètes ont su bien parler de ces choses. Je ne sais qu’un petit nombre de poèmes, que trois ou quatre contes où soit rendue de façon belle et vivante cette vision fabuleuse de la nature avec tout son mystère et cette précision dans le détail sans laquelle il n’y a là qu’un rêve vague et sans intérêt.
Un jour, Henri de Régnier, voulant nous dire ce goût que certains gentilshommes du XVIIIe siècle avaient pour l’Italie, ses marbres, ses souvenirs et l’étonnante légende qui leur est attachée, nous fit une magnifique et terrible description de centaure. Cela se trouve dans Monsieur d’Amercœur, et, vraiment, c’est comme si, par sortilège, un bronze enseveli avait jailli de terre.
Pierre Louÿs, dans ses contes, dans Byblis, dans Léda, dans certains sonnets, nous charma de façon différente, mais aussi vive, et, levant le regard du passage qui retenait captif, on se demande quelles néréides encore mélangées à leurs flots, quelles dryades magiciennes concertèrent ce philtre dont il nous grise et qui rend si crédule aux métamorphoses.
Plus récemment, Marcel Boulenger écrivait un conte : Le plus rare Volcelest du Monde, où nous était présenté un centaure dans le décor inquiétant et sauvage d’une forêt d’Écosse, et, là encore, par le soin que prit le narrateur à composer le paysage en concordance avec la terrible bête dont il hâtait la course à travers bois, nous trouvons ce souci de n’intriguer qu’à bon escient et de lier fortement par de nombreux liens le monstre à la nature qui le vit naître.
Et n’est-ce pas enfin Gérard d’Houville qui, dans l’un de ses poèmes, faisait passer sous le feuillage de la forêt cette voix mystérieuse et multiple dont on ne sait jamais si des bouches humaines la modulent ou des lèvres de verdure ?
A l’entendre autrement, une interprétation mythologique devient un exercice parfaitement fâcheux, passe-temps de mandarin que les aspects du dehors n’émeuvent plus, ni la mer, brillante par trop de rayons, ni le ciel semé de nuées, ni les plus neuves d’entre les fleurs, et qui s’amuse à façonner dans sa chambre des petits dieux en plâtre friable et froid, à l’imitation de l’antique.
Alors, qu’est-ce donc au juste qui charme si délicieusement dans ces récits et dans ces vers ? Par quels artifices ces poètes les ont-ils faites si émouvantes, leurs narrations fabuleuses ? Comment, en recueillant un genre que les maladroits avaient trop pratiqué, savent-ils nous tenir si attentifs ? Simplement, ce sont de vrais poètes : ils croient à ce qu’ils disent, et, par l’accent de leurs paroles, par ce ton de sincérité qui emporte tout, nous nous laissons entraîner.