Car, à leur sentiment, les aventures de la fable figurent autre chose que des historiettes incertaines. Les hamadryades, la troupe des néréides, les satyreaux voleurs de nids et ceux que le désir appelle près de l’étang des nymphes, les sirènes ailées qui grelottent contre la grève ou s’ébattent sur des vagues chevelues, tous ces fantasques habitants des forêts et des flots, ils les sentent vivre, les entendent pleurer, chanter aussi, et, quand ils écoutent leurs discours, c’est avec la même foi que le plus pieux berger de l’Attique.
Pour écrire tel sonnet où Pierre Louÿs nous montre des jeux de faunesses, il faut assurément qu’il les ait vues de ses yeux. Imaginées, les dessinerait-il avec une si charmante aisance, les peindrait-il d’une main si sûre ?
Ce sont les petites faunesses qui se poursuivent au clair de lune et plongent enfin dans les tranquilles eaux, c’est une sirène qui meurt sur le sable de la plage, c’est un jour d’hiver « où les ægipans morts ont des tombes de neige », c’est la tragique rencontre du conquérant Sylla et du dernier des faunes.
Est-il étonnant, après ces évocations qui vont de la fantaisie à l’histoire, mais sont tout imprégnées de rêve et de vérité, qui ont parfois tant d’espièglerie et gardent toujours de la noblesse, est-il étonnant que les forêts se peuplent à nos yeux ?… Marchons un peu dans le sous-bois… Ressuscitées, en leur très réelle exactitude, du tas de cendres qu’avaient fait les gens ennuyeux et commentateurs, des formes se lèvent et fuient pour regagner le sein des sources claires et les taillis de lauriers.
Voici le bois sacré plein d’antiques rumeurs ; un chèvre-pied danse sur le tapis que lui tissa la lune, et les déesses qu’une écorce comprend agitent leurs mains rameuses à toute brise.
C’est, à coup sûr, une magique influence qui démaillotta ces momies déjà mélangées à la terre et dont la forme filait entre les doigts, c’est un puissant sortilège qui sut rendre la vie et la jeunesse à des corps exténués de vétusté, car le secret le plus rare est bien celui de faire surgir une apparence divine en nos jours que, vraiment, les dieux visitent peu.
Durant les années où l’on exploita fort cette vertu particulière : la sensibilité, ce fut un lieu commun de peindre la nature hostile à nos tristesses comme à nos appétits. C’en fut un autre de la peindre complice : — deux figures d’une même fatuité. — Devant les créations de sa pensée, le poète ne veut pas être humble ; l’hamadryade qu’il voit dans le chêne devra s’occuper de lui, poète, et le faune qui vient, chaque nuit, animer la clairière devra s’arrêter dans sa danse pour le plaindre et le consoler.
A en croire certains auteurs, les chênes se dresseraient sous leurs manteaux de lierre pour nous laisser entendre qu’ils sont impassibles et, par là, nous insulter ; les roses dispenseraient d’aimables parfums par malice volontaire et perverse, afin que notre conscience fût mieux engourdie et la chanson que chantent les ruisseaux aurait des intentions libertines.
Je crois que les bons poètes pensent autrement. « Chaque arbre porte en lui la stature d’un dieu, » dit Henri de Régnier. « Les arbres des forêts sont des femmes très belles, » dit Pierre Louÿs. En effet, quand ils traitent d’un paysage, le décor est indépendant des hommes. Il a son existence propre. L’arbre, le ruisseau, l’étang sont des personnes vivaces que le poète chérit pour elles-mêmes, parce qu’elles sont verdoyantes, harmonieuses ou pures, et, s’il advient qu’une voix se fasse entendre, issue d’une source ou qui chante entre deux pierres, ce n’est pas ses sentiments de mortel dont le poète croit percevoir l’écho, mais le bruit des paroles que les nymphes écloses lui confient.