Henriette, en effet, venait de voir avec épouvante ce billet dans la main d'Espérance. Lui, calmé par l'évaporation de la première colère, plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brodée qu'il portait à sa ceinture. Les yeux d'Henriette dévoraient ce papier accusateur et brillèrent de fureur en le voyant disparaître.
—Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour continuer notre rôle d'amants interrompu par votre absence. En route j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture. Adieu, mademoiselle, adieu.
Il se dirigea vers la fenêtre; sa décision était nettement écrite sur ses traits. En le voyant près de partir, Henriette au désespoir, il emportait le billet, s'élança vers lui et le saisit par les deux mains avec tous les signes du repentir et de l'humilité.
—Espérance! s'écria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime.
—Mais non, dit-il, je ne le sais plus.
—Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma situation.
—Pourquoi m'avoir chassé?
—Tu m'accusais.
—Pourquoi m'avoir menti?
—Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Ramée qui est cause de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'écrit chez ma tante une ridicule lettre entortillée, que le hasard fait tomber en tes mains; tu t'étonnes, tu m'interroges. Il était question dans cette lettre fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie à toi, je t'explique comment ce la Ramée s'arroge des droits sur moi pour se faire payer son dévouement. Dans sa lettre il ne parlait que de la faute de Marie, puisque ma mère, par tendresse pour moi, ne lui avait parlé que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus précieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout oublié. Allons, pardonne, tu n'es pas méchant, aie pitié de ta maîtresse, dont tu es le premier amour. J'ai été légère, quelle jeune fille ne l'est pas? mais une étourderie n'est pas un crime; ce n'est qu'une étourderie; qu'on me prouve autre chose … Pardonne, oublie… Je t'aime, Espérance, et n'ai jamais cessé de t'aimer.