Son plan était de s'emparer d'Henri IV pendant la liberté que donne la trêve. L'entreprise n'offrait aucune difficulté. Depuis huit jours, Henri parcourait seul ou à peu près les environs de Paris; fort occupé de nouvelles amours, il négligeait toutes les mesures de prudence. Si Brissac ne mettait pas ce projet à exécution, nul doute qu'un jour ou l'autre le duc de Féria ne le réalisât pour le compte du roi d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter un Français du bénéfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri, toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se faire connaître. On amènerait la prisonnier à Brissac, dans quelque lieu bien écarté, bien sûr. Et là, selon les inspirations du moment, selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris trancherait enfin, et certainement à son profit, la grande question qui divisait toute la France et tenait l'Europe en échec. Henri serait livré à Mayenne, ce qui était de bonne guerre pour un ligueur, ou du moins, s'il était remis en liberté, ce serait contre de bons gages. Tel était le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagéré en l'appelant ingénieux.

Les conditions de la réussite étaient d'abord un profond secret. En effet, si le prisonnier était connu d'un seul des assaillants, adieu le droit de choisir entre sa liberté et son arrestation définitive. Il faudrait rendre compte aux ligueurs, voire même aux Espagnols; on aurait travaillé pour ces gens-là, on ne serait plus un homme d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II pourraient être reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas l'être. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les atouts, on perd, et la perte est grosse. C'était pour posséder bien intact cet important secret, que Brissac avait ainsi écarté l'hidalgo, en lui ôtant toute chance de nuire au cas où un conflit se serait présenté.

Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitué à la guerre. Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement à gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachèrent sa nouvelle marche, et se dirigea vers la plaine de manière à tenir toujours Argenteuil et la Seine à gauche.

Son valet, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter, était un soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis près d'une année, et lui avait rendu de grands services, grâce aux intelligences qu'il avait su nouer dans le camp royaliste.

—Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac à cet homme, que nous devons passer la rivière au-dessus d'Argenteuil.

—Oui, monsieur, et la suivre jusqu'à Chatou; c'est là ou dans les environs que chaque jour passe la personne que vous cherchez.

—Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi certaine que tu le prétendais?

—Cela dépend du point de départ, monsieur. Lorsque la personne venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le même.

—Toujours cette maison de Mlle d'Estrées, au bord de l'eau, près
Bougival?

—Au village de la Chaussée, oui, monsieur.