—Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici … Ne me tuez pas!
—A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas d'ici, est-ce bien vrai?
—A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient.
—Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie.
Viens! viens!
Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté:
—Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever ce pauvre homme assassiné.
Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière, voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine et hennissait de souffrance à chaque pas.
Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent.
XV
Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces malheurs. Il marchait dispos, rafraîchi par son succès, souriant à l'espoir d'une capitulation de sa belle maîtresse.