—Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur, bélître!
—Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles, quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide, on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur!
En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de sa morsure de feu.
—S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on ne le tuera donc pas!
—Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M.
Espérance quelque part.
—Voila un homme qui vient sur le chemin là-bas.
—Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison dans le voisinage. '
Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes infatigables.
L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie.
A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde, en disant d'une voix étranglée: