Son coeur battait faiblement, sa tête était vide et douloureuse. Une âcre souffrance, pareille à la brûlure d'un fer rouge, dévorait sa poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander à boire.

Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'après une minute d'efforts qu'il découvrit, sous un immense fauteuil, deux jambes poudreuses allongées qu'on eût prises pour celles d'un cadavre, sans certain ronflement pénible qui accusait la fatigue et le rêve pesant d'un dormeur.

Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller lui-même le blessé, s'était, après deux heures de lutte contre le sommeil, laissé vaincre par une lassitude au-dessus des forces humaines, et peu à peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous, avait fini par s'étendre et disparaître complètement enseveli.

Espérance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la soif desséchait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa un gémissement.

Pontis, que le canon n'eût point réveillé, n'avait garde d'entendre cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Espérance voulut crier, mais aussitôt un déchirement de sa poitrine l'avertit qu'il fallait supporter la soif et se taire.

Tandis qu'il reposait sa tête avec découragement, la porte s'ouvrit sans bruit, une grande ombre passa entre le soleil et le lit, glissa plutôt qu'elle n'avança dans la chambre, et s'approcha du lit d'Espérance en lui faisant signe de garder le silence. En même temps, ce bienfaisant fantôme allongea le bras, et Espérance sentit tomber sur ses lèvres sèches, entre ses dents contractées, le jus frais et parfumé d'une orange délicieuse que les doigts du fantôme pressaient au-dessus de sa bouche. Une sensation de bien-être inexprimable se répandit dans tout son être; il but avec volupté, sans avoir eu besoin de faire un mouvement, et revenu à la vie, essaya de voir son bienfaiteur et de le remercier; mais déjà l'ombre avait tourné le dos et regagnait la porte après un regard donné aux jambes de Pontis. Espérance ne vit sous un capuchon qu'un bout de barbe grise, et sous la robe du moine qu'une taille qui lui parut gigantesque, et lui fit croire qu'il rêvait. Le fantôme, arrivé à la porte, se retourna pour regarder le blessé, lui faire une nouvelle recommandation de silence et d'immobilité; et cependant Espérance ne vit encore que deux doigts perdus dans une grande manche, comme il n'avait vu qu'un bas de barbe englouti sous un capuchon.

Tout à coup Pontis, qui faisait sans doute un mauvais rêve, bondit sous son fauteuil, auquel, en se relevant, il se heurta la tête. C'était un spectacle risible et dont Espérance eût bien ri s'il n'eût été si douloureux de rire. Le brave garde, se dépêtrant du milieu des franges du meuble, sortit comme un hérisson du terrier, avec les signes les plus marqués de colère contre le fauteuil et contre lui-même.

Il courut à son malade, dont il vit l'oeil ouvert et presque bon.

—Ah! pécore que je suis, dit-il, j'ai dormi! Comment vous trouvez-vous? Parlez bas, tout bas!

—Mieux, dit Espérance.