On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plantée d'ormes. A droite et à gauche de la principale entrée s'élevait un pavillon de forme quadrangulaire, habités, l'un par le frère portier, l'autre par le servant des écuries. Les communs, composés de vastes greniers, d'écuries et d'étables, de pigeonniers et de crèches, disparaissaient à gauche sous les marronniers et les chênes séculaires.

Quant au bâtiment réservé à la communauté, il était vaste, peu élevé, sobrement percé de fenêtres ouvertes sur toutes les faces, de sorte que, pour les esprits rêveurs ou amis de la solitude, il y avait des vues charmantes sur la colline verdoyante et déserte qui montait doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivière, ce grand chemin toujours amusant à voir.

Au rez-de-chaussée, une immense salle en bois de chêne, avec une cheminée gigantesque. Le feu ne s'y éteignait jamais. C'était le parloir et le salon, même pour les indifférents. On en eût fait la cuisine, comme dans beaucoup de communautés religieuses; mais, par une disposition des plus prudentes, les génovéfains avaient caché leur cuisine à l'angle du bâtiment, par derrière, prétendant, non sans raison, que la coutume n'est pas hospitalière d'étaler aux yeux et au nez de ceux qu'on n'invite pas les séductions odoriférantes du dîner. Il fallait aussi que dans les jours de carême ou de maigre, le parfum d'un poulet ou d'une perdrix à la broche ne dénonçât point qu'il y avait des malades dans la maison, ce qui eût fait tort à la réputation de salubrité dont elle jouissait dans tous les environs.

Celte grande salle, parquetée et lambrissée de chêne, renfermait deux ou trois beaux tableaux donnés au révérend prieur par diverses personnes de qualité. De bons sièges la garnissaient, une lampe immense descendait du plafond, et, par de grandes fenêtres à petites vitres enchâssées dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercepté au passage par d'amples tapisseries de Bruges.

Un escalier conduisait de là aux appartements du prieur. Un autre plus vaste menait aux chambres des religieux, séparées absolument de tout le reste. Et enfin le réfectoire s'étendait à droite, bien clos et calfeutré pour l'hiver, bien frais et aéré pour l'été, grâce aux dispositions de l'architecture. On trouvait là au complet cette minutieuse prévoyance du directeur qui semblait avoir partout écrit: netteté, clarté, abondance.

Il était, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du soleil se reflétaient dans le couvent. Ils éclairèrent au premier étage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufré et doré à la manière de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de héros représentés en creux et en relief, les uns avec leurs auréoles d'or, les autres avec leurs glaives également d'or, qui se détachaient sur le fond de couleur fauve.

Un grand lit à baldaquin de velours usé, mais dont les tons écrasés de rouge incarnat et de rosé pâle avec des reflets violacés eussent fait la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrité sous deux immenses rideaux de ce même velours, ornement de richesse royale à cette époque, et dont, malgré son état de délabrement, la présence en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un présent ou un souvenir.

Et de fait, c'étaient l'un et l'autre. Ce lit avait été donné au révérend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise, tués à Blois par ordre de Henri III.

La duchesse qui, en différentes circonstances, avait eu recours à l'obligeance et à la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande, envoyé, lors de l'installation des génovéfains à Bezons, c'est-à-dire deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel son frère le cardinal avait passé sa dernière nuit avant l'assassinat; et ce lit mémorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieuré de Bezons.

C'est là que reposait, pâle et l'oeil éteint, un jeune homme dont le regard cherchait avec une triste avidité le soleil et la vie. Espérance, après quelques heures de sommeil, venait de se réveiller et de se souvenir.