XVIII

LES GÉNOVÉFAINS DE BEZONS

Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Une douce lumière tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pénétrait les cours intérieures, les jardins et le coeur même de cette heureuse retraite, habilement placée par son fondateur à l'abri du vent du nord, derrière une colline boisée.

Bien qu'il fût déjà cinq heures, et qu'à ce moment, dans l'été, le jour ait commencé depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait à peine un ou deux frères servants passer des bâtiments aux vergers pour y cueillir la provision du premier repas.

Cette communauté était bien calme et bien prospère. Limitée à douze religieux par la volonté intelligente de son directeur, mais à douze religieux assez riches, elle n'avait ni les éléments de désordre, ni les causes de ruine qui réduisaient alors à la mendicité une partie des ordres religieux de France. L'abondance et la paix régnaient chez les génovéfains de Bezons. Il est impossible, même à des moines, de ne pas vivre heureux sous un régime pareil.

Nos génovéfains n'étaient pas des lettrés comme les bénédictins ou les chartreux, ils n'étaient point des pèlerins vagabonds comme les cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empêcher d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine présidait à chaque article du règlement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une punition du supérieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel, pour le plus grand bien de la communauté.

Il n'avait pas transpiré au dehors que ces religieux s'occupassent de politique, chose bien rare en un temps où dans chaque couvent il y avait une arquebuse et une cuirasse suspendues à côté de chaque robe de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs était grand. Ils s'étaient fait d'illustres amitiés: plus d'une fois de grandes dames avec leur cortège d'écuyers et de pages, des princes, même, étaient venus chercher à Bezons les douceurs d'une hospitalité champêtre.

On vantait le laitage des génovéfains, dont les troupeaux et les ânesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairières du bois. On vantait les belles chambres du couvent, où toute la commodité du luxe mondain se rencontrait unie à la simplicité religieuse. La vue de ces chambres était superbe, l'air exquis, le service affable et la chère aussi abondante que recherchée.

Or, il y avait de la part du public une certaine curiosité provoquée par cette belle administration. Chacun savait que le prieur était muet, qu'il était incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant plus le talent et la prudence de l'homme qui, privé des deux plus importantes facultés du surveillant et du chef, se multipliait néanmoins à ce point, qu'aucun détail n'échappait à sa perspicacité, sans compter que jamais un ordre n'était en retard.

Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons ce qu'il faudra de l'enthousiasme général. Qu'il suffise au lecteur, pour le moment, de pénétrer avec nous dans ce couvent modèle, et d'y respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fraîcheur que d'un côté la colline, de l'autre la rivière envoyaient aux arbres et aux hommes.