—Chicot! s'écria le roi avec une expression de tendresse indéfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai deviné, je t'ai reconnu. Pardonne-moi; j'ai été ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute. Il y a dans ma tête tout un univers dont les détails, en se heurtant, font tant de bruit qu'ils m'empêchent parfois d'entendre les battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas réchauffé près de moi, comme tu le méritais, je t'en supplie encore, pardonne; tu t'es assez vengé en ne m'embrassant pas dès que tu m'as vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras.
Frère Robert se détourna. Une contraction douloureuse crispa un moment ce visage de bronze. On eût dit que de chacun des pores allait jaillir du sang ou une larme.
—Chicot, continua le roi en écartant le capuchon du moine, c'est bien toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens à ton front la cicatrice de ta blessure. Avoue.
—Quoi? dit frère Robert, d'une voix étranglée.
—Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cessé d'aimer Henri.
—Ce serait pour moi un trop grand honneur d'être l'ami du brave
Crillon. Quant à aimer Henri IV, c'est mon devoir.
—Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de m'embrasser.
—Si vous êtes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de respect en vous touchant.
—Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans cette opiniâtreté, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la mémoire de fer n'a jamais oublié ni un bienfait, ni une injure. Eussé-je encore douté que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en douterais plus, à te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu veux, mais tu es bien Chicot!
—Chicot est mort, répliqua solennellement le moine, et Votre Majesté sait bien que les morts ne reviennent pas.