Telles étaient les chimères dont le pauvre amant se repaissait en poussant son cheval vers Bezons. Certainement l'absence de M. d'Estrées à la cérémonie de Saint-Denis, celle plus douloureuse de Gabrielle, que les yeux du roi avait partout cherchée, n'étaient point des indices rassurants; mais comme tout peut s'expliquer, le roi s'expliquait facilement la conduite d'un père rigoureux qui ne veut pas rapprocher sa fille de l'amant qu'il redoute pour elle. Ces différentes alternatives de tant mieux et de tant pis conduisirent Henri jusqu'au couvent dans une situation d'esprit assez tranquille.
Comme il arrivait sous le porche, la première personne à laquelle il se heurta fut M. d'Estrées lui-même, qui pour la dixième fois, depuis la veille, sortait pour aller s'enquérir de son gendre disparu. Le comte fut si troublé par l'aspect du roi, qu'il demeura béant, immobile, sans un mot de compliments, lorsque tout le monde s'empressait de saluer et féliciter le prince.
Henri sauta à bas de son cheval avec la légèreté d'un jeune homme, et de son air affable, tempéré par un secret déplaisir, il aborda le comte d'Estrées.
—Comment se fait-il, monsieur notre ami, dit-il, en lui touchant familièrement l'épaule, que seul de tous mes serviteurs et alliés, vous ayez manqué aujourd'hui au rendez-vous que je donnais ce matin à tout bon sujet du roi de France?
Le comte, pâle et glacé, ne trouva point une parole. Il voulait répondre sans colère et la rancune bouillonnait au fond de son coeur.
—Que vous ayez perdu ce beau spectacle, ajouta le roi, c'est d'un ami tiède; mais que vous en ayez privé Mlle d'Estrées, ce n'est pas d'un bon père.
—Sire, dit le comte avec effort, j'aime mieux vous dire la vérité. Mon absence avait une cause légitime.
-Ah! laquelle? je serais curieux de vous l'entendre articuler tout haut, répondit le roi pour forcer le comte à quelque maladresse.
—J'étais inquiet de mon gendre, sire, et je le cherchais.
—Votre gendre! s'écria Henri avec un soupir ironique, voilà un mot bien pressé de passer par vos lèvres. Gendre s'appelle celui qui a épousé notre fille. Or, ajouta-t-il en riant tout à fait, la vôtre n'est pas encore mariée, je suppose?