Isolés entre l'immense population qui les haïssait, la puissante armée du roi qui les tenait à sa merci, la moindre bravade pouvait les perdre. On entendit parmi le peuple ces sourdes rumeurs qui précèdent l'accomplissement des grandes vengeances.
Tout Paris savait déjà que les Espagnols réunis près de la porte Saint-Denis allaient enfin recevoir le châtiment dû à leur longue tyrannie, à leur déloyauté contre le prince qui ne les avait jamais combattus qu'en face.
La foule avide des sanglants spectacles se préparaient à celui-là; l'extermination d'une armée, quelles représailles! Aussi les alentours de la porte Saint-Denis étaient-ils assiégés par cent mille spectateurs, qui n'attendaient qu'un signe pour devenir acteurs dans la tragédie.
Les soldats espagnols, appuyés sur leurs piques et sur leurs mousquets, se courbaient sombres, découragés, honteux, sous le poids de tous ces regards irrités. Quelques-uns avaient leurs femmes, leurs enfants auprès d'eux; les bagages rassemblés à la hâte, les chevaux épuisés complétaient le tableau. Sur chaque visage, on pouvait lire la terreur, le désespoir et la faim.
Le duc de Feria, tombé du haut de son orgueil, n'était plus qu'un rebelle, un voleur surpris, dont la grandeur consistait à subir le premier les volontés du vainqueur. Entouré de ses officiers pâles comme lui, il se taisait et ne songeait plus qu'à bien mourir.
On annonça le roi; déjà un long cordon de gardes et d'archers, occupant toutes les issues, cernait la troupe espagnole et l'enfermait dans un cercle de fer et de feu. Devant le roi venait le maréchal de Brissac, escorté par un gros de cavalerie.
A l'arrivée de ces nouvelles troupes, il se fit dans la foule un mouvement pareil au reflux de la mer. Les vagues tourbillonnant et se poussant l'une l'autre laissèrent à sec les rues et les places; les fenêtres seules et les portes et les remparts de la ville s'emplirent de spectateurs dont la plus grande partie étaient armés.
Les Espagnols ne virent plus autour d'eux que les soldats du roi et les pièces d'artillerie toutes prêtes à faire feu.
Le moment était solennel. Tous les coeurs palpitèrent. Les Espagnols recommandaient leur âme à Dieu.
Alors, Brissac s'approchant, la tête nue, du duc de Feria, avec un visage impassible, chacun se figura qu'il lui venait annoncer l'arrêt fatal; et un silence de plomb comprima jusqu'au battement des coeurs.