—Non, madame, répliqua-t-il, je ne vous dissuaderai qu'autant que la bienséance l'exige.
—En politique, monsieur de Rosny, la bienséance ne compte pas.
Conseilleriez-vous au roi de m'arracher mes habits pour me retenir?
—Eh bien, dit-il, non. Ce n'est pas que je n'aie pour vous une amitié, une estime que vous pourrez mettre à l'épreuve, mais….
—Mais vous m'aimez mieux à Monceaux qu'au Louvre?
—Oh! madame, ce n'est pas vous qui gênez: c'est la maîtresse du roi.
—Je n'ai pourtant pas été gênante depuis mon avènement à la couronne, dit mélancoliquement Gabrielle. J'ai tenu bien peu de place sur le trône, et je souhaite que le roi et ses ministres ne soient jamais plus incommodés désormais qu'ils ne l'ont été par ma présence. Adieu, monsieur de Rosny. Je perds le roi parce que je fus amie tendre. Il me remplacera, mais ne me retrouvera pas. Je fus douce au pauvre peuple, qui ne maudira pas ma mémoire. Adieu, monsieur de Rosny, acheva-t-elle en sanglotant, au moins m'avez-vous assez estimée pour n'être pas hypocrite avec moi. Adieu.
Cette angélique bonté fit plus d'impression sur l'austère huguenot qu'il ne s'y était attendu lui-même. En regardant la généreuse créature essuyer ses larmes, dont pas une n'était mêlée de fiel, il se dit en effet que jamais Henri ne retrouverait un ange comme celui-là, et se reprocha vivement de n'avoir pas été plus prodigue de baume pour guérir une si noble plaie.
Il se trouva brutal, il chercha le moyen de revenir sur ses paroles, il s'avoua qu'il avait fait tout le contraire de ce que le roi l'avait chargé de faire chez Gabrielle. Mais comme sa conscience le félicitait d'avoir rendu service à l'État et au prince, comme elle ne lui reprochait qu'un peu de dureté, il s'arrêta au moment de réparer sa faute.
—Je m'en vais donc, madame, acheva-t-il avec un respect qui n'avait rien d'affecté, rapporter à Sa Majesté que je n'ai pas réussi à vous retenir.
—Allez, monsieur, dit-elle avec un sourire, et ne vous vantez pas trop du mal que vous vous êtes donné.