—Ah çà, braves gens, que me dites-vous là? s'écria le chevalier se remettant peu à peu. Quoi! l'on nomme roi M. le comte d'Auvergne?

—Oh! non, monseigneur; celui-là est un bâtard, tandis que l'autre est le vrai fils de la reine Élisabeth, conservé par Mme la duchesse de Montpensier.

—Oh! oh! mes enfants, vous battez la campagne, dit Crillon; et votre fils de Charles IX ainsi conservé commence à me faire douter de la mort de notre roi.

—Voyez au bout de la rue, on l'annonce, il vient; regardez tout le monde qui se précipite!

—Ah! je suis curieux de voir cela, et, pour mieux voir, je vais à lui.

En disant ces mots, Crillon poussa son cheval dans la rue de la
Coutellerie, qu'envahissait la tête du cortège à son autre extrémité.

Crillon ne pouvait encore rien voir, mais déjà il avait conçu des doutes: son coeur, solide comme celui du lion, s'était retrempé; sa tête fière se redressait.

—Mes amis, disait-il à ceux qui marchaient autour de son cheval, on dit que le roi est mort, mais moi je n'en sais rien. On m'a montré de son sang; mais si vous saviez tout ce que j'en ai versé, moi, de sang riche et vermeil, et pourtant je ne suis pas mort, comme vous pouvez voir. Harnibieu! quelque chose me dit que si le roi, mon bon ami, avait cessé de vivre, son âme avant de partir m'en aurait donné la nouvelle. Nous nous aimions trop pour qu'il ne me dit pas adieu! Harnibieu! mes enfants, le roi ne peut pas être mort.

Ce discours, vigoureusement coupé de gestes hardis, de vaillants regards, d'attendrissements que comprenait la foule idolâtre du héros, avait amassé autour de Crillon une troupe déjà réconfortée par ses paroles.

—Non, disait le chevalier, tant que je n'aurai pas vu mort celui que tout à l'heure j'ai tenu vivant dans mes bras, tant que je n'aurai pas vu ses yeux éteints, sa bouche muette, je dirai le roi est vivant, mes amis, et je ne connais pas d'autre roi que lui. Allons un peu regarder l'autre en face.