—Suivons Crillon! vive Crillon! répétait la foule, qui portait l'homme et le cheval dans la rue étroite, et s'avançait lentement à l'encontre de la troupe du prétendant caché alors par le coude que faisait la rue à cet endroit.

Mais après le détour de cette courbe les deux partis se trouvèrent face à face. Les yeux enflammés de Crillon cherchèrent et découvrirent sur-le-champ le triomphateur, au centre de son groupe, qui s'essayait déjà à crier: Vive le roi fils de Charles IX!

—Harnibieu! s'écria d'une voix tonnante le chevalier, en se dressant sur ses étriers, qui est-ce qui crie vive un autre roi que le roi Henri IV, le vôtre et le mien?

Cet éclat, cette apparition, cette formidable catastrophe étouffa tout murmure. On vit la Ramée blêmir au son de cette voix, comme le chacal tremble au rugissement du lion. Mais il était sous le balcon d'Henriette; elle le voyait; il eût bravé le ciel et l'enfer.

—Je suis le fils du roi Charles IX, dit-il de sa voix stridente et hautaine…. Je suis roi, puisque le roi est mort.

La foule, qui le suivait, applaudit à ses paroles.

—Oh! s'écria le chevalier d'un accent d'ironie insultante, c'est là votre roi à vous autres? Mais je le connais. Ah! voilà le champion de la Ligue! Eh bien! il est galant!… Et vous suivez ce drôle, tas de bélîtres que vous êtes, et vous donnez du vive le roi à ce larron! Attends, attends, Crillon est tout seul, mais il va te montrer comment on défait les rois de ta trempe! Ça, vous autres qui m'entourez, suivez-moi au nom de notre maître. Quant à vous, traîtres ou idiots, qui entourez le vôtre, haut la main, et qu'on vous voie!… Aux épées! harnibieu! et vive le vrai roi!

A ces mots, dont rien ne saurait rendre l'irrésistible élan, la dévorante énergie, Crillon fit jaillir du fourreau son épée, et voulut prendre du champ pour lancer son cheval. Mais la rue était tellement gorgée de peuple, que le cheval ne pouvait avancer.

On vit les femmes, les enfants fuir et se cacher dans les allées, sous les portes. La Ramée mit bravement l'épée à la main. Mais une troupe de ses partisans, qui s'étaient concertés depuis l'arrivée de Crillon, l'entraîna, l'enleva de cheval et lui fit rebrousser chemin pour sauver ses jours ou pour ne pas compromettre sa dignité nouvelle par un conflit qui pouvait ne rien amener de bon.

En effet, autour de Crillon, nombre de bourgeois reprenant courage s'étaient armés à la hâte. Les bâtons ferrés, les hallebardes, les mousquets commençaient à briller dans la rue. Un combat était imminent.