—Mais, monseigneur, disait-on au chevalier, si le roi est vraiment mort, il lui faut bien un successeur.
—Harnibieu! je ne veux pas que ce soit celui-là. D'ailleurs, voyez comme ses partisans déménagent, voyez comme ils disparaissent! Son armée a déjà fondu. Et lui, où est-il? où le mène-t-on? se cacher dans quelque cave! Ah! malheur! faut-il que cette rue soit ainsi! encombrée! Oui, le lâche, il s'abrite derrière des murailles…. Il s'est sauvé dans une maison, et je ne puis courir le reprendre!
En effet, après s'être un moment consultés, les Entragues avaient conclu que le roi était bien mort, puisque M. d'Auvergne l'avait vu assassiner, que la Ramée n'était plus un homme à tuer ou à laisser tuer pat cet écervelé de Crillon, et qu'en bonne politique il fallait lui ménager une retraite. Telle avait été l'inspiration de Marie Touchet, appuyée par le père Entragues et par M. d'Auvergne lui-même, lesquels, à la vue de Crillon, s'étaient hâtés de quitter le balcon pour n'être point remarqués et compromis.
Il résulta de la délibération, que M. d'Entragues envoya prévenir les partisans de la Ramée qu'on lui offrait un asile dans une maison voisine. L'offre, on le conçoit, fut acceptée d'autant plus volontiers, que dans la maison, la Ramée savait trouver Mme d'Entragues et Henriette.
C'est ainsi que l'héritier de Charles IX disparut aux yeux de Crillon, lequel, plus animé que jamais, lança toute sa troupe au siège de cette maison maudite.
Cependant la Ramée, une fois dans l'hôtel d'Entragues, avait pu entendre les portes résonner sous l'effort des assiégeants. Guidé par ses amis, il arriva sans s'en douter au fond des cours, à vingt pas tout au plus de la brèche faite la veille dans le mur pour donner accès aux soldats chargés de le prendre ou même de le tuer.
La fortune tant de fois capricieuse à son égard lui offrait aujourd'hui pour moyen de salut ce qu'hier elle lui préparait comme chance infaillible de ruine et de mort.
Mais la Ramée voulait expliquer à Henriette et son absence de la veille et sa nouvelle position. Il n'en trouva pas le temps, pressé qu'il était par les gentilshommes commis à sa garde.
Ceux-ci lui représentaient l'instabilité du souffle populaire, le danger de séjourner dans une maison que dix minutes suffisaient à prendre d'assaut. Les gens de l'hôtel lui expliquaient qu'en restant, il perdait sans retour les maîtres de la maison, qui lui avaient donné asile.
—Crillon ne ménage rien, disait-on, et la foule qui seconde son aveugle colère saccagera, pillera et tuera tout ce qui va lui tomber sous la main.