UN DES MILLE COUPLETS DE LA CHANSON DU COEUR

Espérance et Gabrielle se regardèrent un moment en silence, cédant, l'un et l'autre à l'irrésistible attrait d'une beauté que ni l'un ni l'autre n'avait jamais trouvée aussi complète ailleurs.

Le jeune homme revoyait Gabrielle femme accomplie après l'avoir laissée jeune fille parfaite. Rien de plus suavement pur que les lignes de son visage, dont la pensée et les soucis avaient, s'il eût été possible, ennobli l'expression. Quant au corps, type autrefois irréprochable de grâce et de finesse virginales, il avait gagné en se développant, ce charme voluptueux qui change en frénésie chez l'amant les mélancolies de l'amour. Espérance en voyant ces cheveux dorés aux riches tresses de soie, cette peau d'un blanc frais et moelleux sous laquelle courait l'existence en longs rameaux d'azur, l'oeil bleu dont la langueur fascinait, les lèvres rouges comme un fruit, le sein palpitant qui repoussait la dentelle, Espérance recula, nous l'avons dit, et appuya ses deux mains sur sa poitrine où s'allumait le triple amour de l'imagination, de l'âme et des sens.

Elle aussi, avait admiré dans le prisonnier cette douce noblesse des traits, leur éloquente pâleur, l'expression de tristesse amère qui avait plissé un instant les coins délicats de sa bouche. La vigueur élégante de cette mâle jeunesse lui rappelait les images des dieux anciens, dont le seul aspect révélait la céleste origine.

Espérance ayant rejeté en arrière les cheveux magnifiques qui ombrageaient son front, ce mouvement gracieux et fier remua le coeur de Gabrielle comme tremblait l'Olympe dans Virgile au simple geste de Jupiter.

Le jeune homme rompit le silence.

—Vous ici, madame, murmura-t-il, dans une prison!

—C'était mon devoir, dit-elle vivement. Si je me fusse contentée de vous envoyer délivrer, si je ne vous eusse donné moi-même des explications, peut-être la faute que j'ai commise se fût-elle à bon droit appelée d'un autre nom…. Or, vous avez déjà assez de sujets de m'en vouloir.

—Moi, madame?

—Je suis donc venue: la faute subsiste, mais j'espère que vous voudrez bien me la pardonner.