—Pourquoi non? Que vous m'aimiez à mille lieues ou ici, qu'importe? C'est mon âme que vous aimez, puisque ma personne ne vous appartient pas. Oh! rien ne vous empêchera d'aimer mon âme. Quant aux souffrances dont vous avez peur, est-ce que mon sourire, est-ce que la pression de ma main ne vous guériront pas? Quand vous serez sûr d'être mon ami le plus cher, d'occuper ma pensée, d'embellir ma triste vie, quand vous me consacrerez toute la vôtre, m'aidant, me conseillant, me défendant, n'aurez-vous point assez de plaisir et de peine pour défrayer les journées? Ne me quittez pas, je n'ai plus de père; le mien m'a reniée, il ne m'aime plus, il ne m'estime même pas, puisqu'il use de ma protection pour avoir une charge à la cour. J'ai le roi, me direz-vous. Eh bien, il me trompe, vous le savez mieux que personne, et sans mon enfant, à qui je me dois, sans la blessure faite par l'assassin d'hier, j'allais me séparer à jamais du roi et m'ensevelir dans une retraite éternelle. Maintenant, voyez tout ce qui m'entoure, des ambitieux que je gêne, ou des ambitieux que je sers, des femmes qui m'envient ma place, des prétendus amis du roi qui lui conseillent de me quitter; ici des perfidies, là des embûches, plus loin des coups de poignard ou du poison, voilà ma vie en attendant la mort…. Oh! ne jugez-vous pas que j'ai besoin d'un ami qui soutienne mon coeur et m'empêche de désespérer à mon âge? J'ai lu, dès le premier jour, dans vôtre âme, et vous avez cru comprendre la mienne, vous ne vous êtes pas trompé; je suis tendre, je suis fière, j'ai de la force pour aimer. N'êtes-vous pas de même, et ne donnerons-nous pas à Dieu le spectacle de deux coeurs si tendrement unis, si noblement dévoués, qu'il ne puisse refuser à notre amitié sainte ses bénédictions et son sourire? Oh! depuis hier, cette idée a grandi dans mon sein, elle m'a épurée comme une flamme divine, elle me dévore; c'est une joie ineffable!… Si vous saviez comme je vous aimerai! Vous sentirez les rayons de cette tendresse qui vous ira chercher partout pour vous pénétrer comme un soleil vivifiant. Songez que j'ai vingt ans, que mon coeur déborde, et que je mourrai jeune. Aimez-moi! secourez-moi!… ne me laissez pas seule en ce monde, vous dont l'âme, je le sens, a été faite pour la mienne!
—Ah! s'écria Espérance éperdu de joie et de douleur tout ensemble, vous me demandez là toute ma vie!
—Toute!
—Bien! vous l'aurez! C'était ainsi qu'il fallait me parler pour être comprise. Je me donne à vous pour jamais; mon esprit, mon corps et mon âme, prenez!… mais voici mon marché, je fixe le salaire.
—Dites.
—Vous me parlerez quand vous pourrez, vous me sourirez quand vous ne pourrez pas m'adresser la parole, vous m'aimerez quand vous ne pourrez pas me sourire.
—Oh! murmura Gabrielle les yeux mouillés de larmes, Dieu est bien bon de vous avoir créé pour moi.
Des pas pesants l'interrompirent. Le guichetier, engourdi sans doute d'être resté longtemps assis, marchait dans la chambre et cherchait à rallumer le feu.
—Nous avions oublié cet homme, dit Espérance.
—Allons!… s'écria Gabrielle radieuse, la liberté est là-bas! Allumez un flambeau, brave homme, et nous éclairez l'escalier.