Quand Espérance rentra chez lui, croyant surprendre son monde, il fut surpris lui-même, on l'attendait. Un avis envoyé deux heures avant était parvenu au maître d'hôtel qui, sur-le-champ, passant, ainsi que toute la maison, d'une vive inquiétude à une joie immodérée, avait préparé le service comme si le maître n'eût fait qu'une absence ordinaire et rentrait pour dîner.

À cette prévenance du donneur d'avis, Espérance reconnut bien sa libératrice, qui ne voulait pas l'exposer aux hasards d'un retour en plein désordre.

C'était bien la même femme qui venait de lui promettre une vigilance de tous les moments, et qui, avant de promettre, avait déjà tenu parole.

Il remercia ses gens de leur intérêt, de leur empressement, se laissa soigner, adorer, et s'assit devant un admirable repas, auquel il ne toucha que des yeux, parce que, à chaque bouchée, le coeur gonflé de sa secrète joie, contrariait par ses bonds et ses battements fous, les volontés de l'estomac. Doux supplice de l'inanition, bien connu de la jeunesse amoureuse, ces Tantales mourant de faim et de bonheur tout à la fois!

Quel homme ne se souvient d'avoir, au milieu du festin le plus joyeux, repoussé l'assiette ou reposé le verre, en songeant au baiser promis ou reçu de la maîtresse absente. Quiconque une heure après ou avant le rendez-vous ne sent pas son coeur monter jusqu'à ses lèvres, sera peut-être un heureux convive, mais n'est pas un heureux amant.

Espérance se hâta de rentrer dans son appartement pour dormir, disait-il, mais en réalité, pour songer sans trouble et sans témoins. Son esprit frais et tenace, comme il est à vingt ans, lui répéta fidèlement mot par mot, geste par geste, signe par signe, toute la scène de la prison. Le sourire, l'intonation du: oui, je vous aime!—celle du: comme je vous aimerai! repassèrent à ses yeux et à son oreille. Tout son corps frissonna quand il se rappela la pression des mains de Gabrielle et son ineffable regard dans l'escalier. Quant à cette caresse de l'haleine suave de son amie, quant à la pression chaude des lèvres qui avaient effleuré sa main, ce furent, lorsqu'il se les rappela, lorsqu'il en retrouva la sensation par la mémoire, des élans de bonheur, des extases d'amour, dont Espérance savoura vingt fois de suite la volupté toujours nouvelle.

Désormais, quelle occupation dans sa vie! comme elle serait courte et meublée cette vie, soit par le souvenir, soit par l'espoir! Que de trésors à joindre aux trésors déjà recueillis! Quelle source intarissable de jouissances dans cette idée qu'il avait été choisi par Gabrielle, et que rien ne pourrait interrompre la poétique et chaste communication de ces deux âmes à jamais unies; rien, pas même la distance, pas même les obstacles du vouloir et du pouvoir.

Le sommeil qui suivit ces réflexions fut délicieux et continua le rêve, et le lendemain, au réveil, Espérance se rappelant combien il allait être heureux, se figura qu'il vivait pour la première fois, et que jusque-là il n'avait fait que végéter.

Une surprise bien douce encore l'attendait au sortir de sa chambre. Pontis vint l'embrasser avec l'effusion d'un coeur dévoué. Puis, ce fut le tour de Crillon, qui avait été averti par Gabrielle, et à peine revenu de son expédition, avait voulu revoir celui qu'il appelait l'infortuné prisonnier.

Jamais gaieté pareille ne s'était assise au foyer d'un simple mortel. Espérance rayonnait. Pontis fit remarquer au chevalier sa bonne mine et sa faconde intarissable. Pontis trouvait sublime la démarche de Gabrielle. Crillon soutenait qu'elle n'était que due. Espérance souriait, et disait oui à l'un et à l'autre.