—Je ne te prends pas en traître, ajouta Pontis; regarde cette porte et les barreaux de fer. Tu les vois; remarque la corde qui s'y balance. Eh bien! je suis venu l'attacher là tout à l'heure. C'est la surprise dont je te faisais fête.
—Misérable! hurla la Ramée.
—De quoi te plains-tu, tu as vingt ans, moi aussi; je suis petit, tu es grand, nous n'avons pas d'épée ni l'un ni l'autre; tu m'as voulu faire pendre, je veux te pendre à mon tour; seulement tu as une chance que je n'avais pas au camp; si le prévôt m'eût tenu, je ne pouvais faire résistance, tandis que si tu veux bien résister, tu peux avoir la satisfaction de m'accrocher à la corde que je te destinais. Je t'avoue que je n'en crois rien, et j'espère bien que je serai le plus fort comme à Ormesson tu as été le plus traître. Allons! tiens-toi bien! défends ton cou! allons! égratigne, mords…c'est le combat du chien Pontis contre le loup la Ramée!
Il n'avait pas achevé que son adversaire s'était précipité sur lui avec la rage et la vigueur du loup auquel on l'avait comparé. Ce fut un terrible spectacle. Ces deux hommes enlacés, tordus, égaux en courage, sinon en vigueur, luttèrent pendant quelques minutes qui épuisèrent leurs forces et ne firent qu'accroître leur fureur. Cependant la Ramée, plus grand et peut-être plus industrieux, roula sous lui Pontis qu'il maintint terrassé, grâce à l'appui que ses longues jambes et ses poignets surent prendre sur les deux murailles. Mais alors Pontis se ramassa en boule, saisit la Ramée par le milieu du corps, le lança en l'air comme eût fait une catapulte, et le voyant étourdi du choc, il le traîna vers la corde à laquelle il l'accrocha par le noeud qu'il avait préparé. Ni ongles, ni dents, ni coups de pieds désespérés, ne rebutèrent le garde. En vain le vaincu lui arracha-t-il des poignées de son épaisse crinière, en vain lui déchira-t-il les flancs et le visage à coups d'éperon, Pontis tira la corde et hissa jusqu'à l'imposte le misérable la Ramée, qui perdit bientôt la vue et la parole.
Mais alors, n'en pouvant plus, et arrivé à cet état d'exaltation nerveuse où les sens perçoivent toute impression décuple, Pontis entendit des pas dans l'allée du jardin que longeait ce corridor, il crut voir une ombre se pencher à l'un des soupiraux, il crut même entendre sortir de la porte un cri ou un frémissement d'horreur, et c'est alors qu'il remonta l'escalier en trébuchant à chaque marche, et nous l'avons vu arriver aveugle, sourd, brisé, sanglant, jusqu'au berceau où son ami l'attendait.
Espérance, en voyant ce désordre affreux, fut frappé de la seule idée qui pût l'expliquer à ses yeux.
—Tu as rencontré la Ramée? dit-il.
—Sambioux! je crois bien.
—Qu'en as-tu fait? Où est ton épée?
—Nous causerons de cela plus tard. Dépêche-toi de m'embrasser; donne-moi une ou deux pistoles, et dieu! Il ferait mauvais ici pour moi.