—Quoi donc?

—J'aurais cru que cet argent, ainsi promené, servirait à ameuter la populace contre le parlement qui résiste.

—Je ne comprends pas bien, dit le duc troublé par l'habile manoeuvre de
Brissac.

—Je vais me faire comprendre, ajouta de son air souriant le gouverneur, sûr d'avoir touché juste. Le parlement de Paris est plein d'honneur, de loyauté, de patriotisme à sa façon, monsieur, à sa façon. Il prétend que le véritable maître de la France doit être un Français. Utopie de robins, monsieur. Il en résulte qu'il a fait traîner jusqu'ici toutes les négociations de l'Espagne tendant à donner la couronne à l'infante. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué cela.

—Eh bien, monsieur, que concluez-vous?

—Je conclus que le temps se passe, que l'argent de votre gracieux maître est dépensé, puisqu'il a fallu en faire venir d'autre. Bon nombre d'Espagnols gisent plus ou moins enterrés sur tous les champs de bataille de France, il a fallu aussi en faire venir d'autres. Cependant, au lieu d'avancer, votre but se recule; l'ennemi, c'est le roi que je veux dire, fait chaque jour des progrès: il a été vainqueur assez brillamment dans plusieurs rencontres. Son abjuration n'est pas d'un maladroit: il vient, il vient peu à peu. Que faire?

—Comment, que faire? s'écria le duc de Feria avec une raideur de blaireau qui se prend le col dans un piège.

—Pardon! vous ne saisissez pas bien ma pensée, l'expression vous échappe.
En français, que faire signifie: Que ferez-vous?

—C'est ce que dirait un politique, un royaliste; mais moi, Espagnol, je ne puis dire cela. Je sais bien ce que je ferai.

Brissac se mordit les lèvres et se gratta le nez; ce fut sa seule concession à la dévorante démangeaison qu'il éprouvait de jeter ce fanfaron gourmé par les fenêtres.