Mais là n'était pas le supplice. Gabrielle avait de l'amitié pour ce caractère facile et joyeux; elle aimait les saillies de cette humeur divertissante, les élans de ce coeur généreux. La société du roi ne pouvait donc la fatiguer; seulement, après le départ du roi arrivaient les courtisans, les femmes, la foule. Après cette obsession inévitable, venaient les surveillants plus humbles, fournisseurs, solliciteurs, et enfin les valets d'une espèce bien autrement tenace dans sa curiosité.
Et comme Gabrielle sentait le besoin d'être quelquefois maîtresse de son temps, comme elle avait à calculer ses démarches, même innocentes, de peur qu'on ne les rapprochât des démarches faites par Espérance, il arrivait souvent que, découragée, épuisée, elle regrettait sa chaîne de Bougival et les longs discours paternels, et l'escapade du moulin.
Toute contrariété se changeait bien vite en chagrin pour cette âme si douce et si sensible. Henri n'y pouvait rien. S'il eût connu cette gêne de sa maîtresse, il eût essayé le premier d'y remédier. Car nul autant que lui n'aimait l'indépendance. On le voyait chercher tous les moyens de distraire Gabrielle, beaucoup par tendresse, un peu par égoïsme, car en la faisant paraître libre, il allongeait sa propre chaîne, et nous savons qu'il avait de secrets besoins de liberté.
C'est pourquoi Henri avait accueilli avec plaisir la demande inopinée faite par la marquise d'aller à Monceaux respirer pendant quelques jours.
—Vous avez beaucoup de travail, sire, et je vous verrai peu, dit Gabrielle; nous commençons à nous lasser des environs de Paris. Je voudrais faire respirer au petit César un air moins vif et aussi pur que celui de Saint-Germain, qui le fait tousser et l'agite. Monceaux, dans sa plaine riante, reposera mes yeux éblouis des immenses perspectives de Saint-Germain. Je voudrais bien aller à Monceaux.
—Allez, chère belle, répliqua le roi, qui avait ses raisons pour être seul. J'ai en effet à organiser une armée pour en finir avec M. de Mayenne, dont les nouvelles menaces ne me laissent dormir ni jour ni nuit. Vous seriez rebutée par ce flot de soldats mendiants dont je passe chaque jour une revue, et qu'il me faut toiser, habiller et restaurer, comme un recruteur que je suis. Allez à Monceaux, et revenez vite avec notre César, grandi et enluminé à neuf.
Gabrielle fit ses préparatifs sans ostentation, comme toujours. Elle envoya ses femmes et son fils en avant par les mules, avec ordre de l'attendre à moitié chemin. Pour garder son fils, elle demanda au roi quelque escorte; quant à elle, préférant un peu de solitude, elle commanda son carrosse, avec deux piqueurs, qui avaient ordre de la suivre le plus irrégulièrement possible.
On remarqua que la veille de son départ la marquise avait eu un entretien fort long avec le prieur des génovéfains, qu'elle était allée voir à Bezons. On la vit ensuite se promener au jardin côte à côte avec frère Robert, qui lui offrit les fleurs et les fruits qu'elle aimait. Les yeux perçants, et il n'en manque jamais autour des grands, observèrent que l'entretien du génovéfain et de Gabrielle fut sérieux, que la marquise lui prêta une attention extrême, que le frère semblait répéter avec insistance ses conseils développés comme s'il traçait un plan de conduite, et que l'attitude de Gabrielle annonçait la soumission d'une écolière docile.
Les seuls mots que purent surprendre les espions furent ceux-ci, au départ:
—Merci encore, mon ami, pour eux deux et pour moi.