Il ne faut pas demander si ces mots furent commentés. Quelle pouvait être cette trinité qui devrait devoir reconnaissance au frère Robert?
Nous allons peut-être le savoir en suivant Gabrielle à Monceaux.
Donc elle se mit en route, munie dès la veille des adieux du roi et de ses familiers. Elle voulut partir en soldat, avec l'aube. Aussi le soleil paraissait-il à peine sur l'horizon, quand les femmes sortirent de l'hôtel de Doyenné avec le petit César. Une demi-heure après, le lourd carrosse de Gabrielle traversa Paris encore endormi. Les portes n'en étaient point ouvertes. Gabrielle put jouir du coup d'oeil incomparable de la ville immense, pittoresque comme elle était à cette époque, avec ses milliers de cabanes et de monuments accrochés bizarrement les uns aux autres, sans qu'on aperçût un seul habitant.
A peine la fraîcheur du matin avait-elle dissipé les vapeurs de la vie parisienne tourbillonnant sans cesse en invisibles spirales dans ces carrefours percés de rues sinueuses, au-dessus de ces ponts, de ces aqueducs et de ces cloaques; les chiens errants fuyaient en troupes devant le fouet des écuyers; les chats effarouchés grimpaient comme des écureuils sur l'entablement des maisons de bois, et, s'accrochant aux saillies des piliers et des balcons, regardaient ironiquement le cortège avec leurs gros yeux verts.
On rencontrait ça et là quelques patrouilles de bourgeois au harnais mal sonnant, qui frottaient leurs yeux lourds de sommeil et voyaient avec plaisir approcher l'heure du retour au logis.
Bientôt Gabrielle arriva aux portes encombrées de paysans et de chariots chargés d'approvisionner la ville. Elle passa au milieu des ânes et des paniers dont les parfums potagers la firent sourire, tandis qu'en voyant cette dame dans son carrosse, en admirant cet incomparable regard d'azur et cette fraîcheur de beauté qui est demeurée populaire, tout ce peuple campagnard répétait: La belle Gabrielle!
Bientôt, quand le carrosse eut dépassé une lieue, et que l'air échauffé de Paris fit place aux brises fraîches de la plaine, Gabrielle respira librement et sentit une joie enfantine. Pour la première fois depuis bien longtemps elle était seule sur une route, elle pouvait descendre de carrosse, marcher, courir. Ses écuyers, jeunes gens de vingt ans, profitant de la permission, buissonnaient pour arracher des noisettes. Le cocher veillait sur ses chevaux, et Gabrielle commença, ouvrant les mantelets, à regarder partout, comme si elle eût guetté l'arrivée de quelqu'un ou cherché à découvrir des espions.
Elle attendait réellement Espérance à qui, la veille, par Gratienne, comme nous le savons maintenant, elle avait fait fixer un rendez-vous depuis si longtemps réclamé.
Ce ne fut pourtant qu'à Vaujours, au milieu des bois, qu'Espérance se montra tout à coup dans l'équipage d'un chasseur. Il portait sa carabine à la main droite et menait de la gauche un admirable cheval toujours frémissant. Depuis l'entrée au bois, les jeunes écuyers avaient disparu pour reparaître par intervalles, se poursuivant l'un l'autre en leurs jeux; Espérance put s'approcher du carrosse sans être aperçu que du cocher.
Mais on sait combien les carrosses d'alors étaient hauts, longs et larges. Les flancs bombés de cette boîte empêchaient les voix de l'intérieur de glisser jusqu'aux oreilles du cocher enseveli dans la cavité du siège. Espérance profita, en habile tacticien, de cette merveilleuse conformation du carrosse, et se tenant un peu en arrière, se baissant jusque dans l'intérieur, il étouffait complètement ses paroles comme il déroba sa vue au cocher, d'ailleurs peu curieux, de Gabrielle.