—Il n'y avait, pensa-t-il souvent, qu'une femme en France dont l'amour pût me paralyser à ce point, et c'est cette femme que j'ai choisie. Mais, Dieu merci, je l'aime avec courage, et la préserverai tant que je pourrai. Que dis-je de mon courage? Si j'en avais, je serais déjà parti sans rien dire à Gabrielle, et elle serait libre de tout ce que mon amour lui suscite de périls et de chagrins.

Puis, il réfléchissait que, sans lui, Gabrielle eût peut-être été déjà perdue; que Mlle d'Entragues, soutenue par les envieux, fut parvenue à détrôner la favorite.

Il aimait à se répéter que sa présence auprès de Gabrielle était nécessaire, indispensable; que sans la crainte qu'il inspirait à Henriette, sans la menace incessante du billet et des révélations qui eussent dégoûté le roi, ce monstre, cet assassin d'Urbain, d'Espérance et de la Ramée, eût déjà mordu au coeur la douce Gabrielle.

—Oui, disait-il avec énergie, je te combattrai jusqu'à la mort, lâche hypocrite, sirène venimeuse; oui, je défendrai contre toi la meilleure des femmes. Malheur à toi si tu lèves la tête! malheur si j'entends siffler ta langue fourchue, car peu à peu la pitié s'est éteinte en mon âme, et je t'écraserai d'un coup de pied.

Nous avons dit qu'Espérance avait été créé bon, confiant et fort. Ces trois vertus ne laissent pas de place en un coeur pour de longues tristesses. La force exclut la crainte, la bonté exclut la haine, la confiance exclut les soupçons. Espérance, chaque fois qu'il s'était attristé ainsi, se rassérénait au seul nom de Gabrielle, au seul souvenir de son sourire, et recommençait à être heureux en songeant qu'il était utile, et que sans aucun doute, il était aimé.

Le roi, après la visite faite à Bezons, était revenu à Paris pour signer les articles du traité de Mayenne, et aussi pour laisser Gabrielle un peu libre et seule dans la maison paternelle de la Chaussée. Le rendez-vous était fixé par la duchesse au samedi soir.

Samedi arriva enfin. Le jeune homme, en se préparant au départ, espéra beaucoup plus de cette entrevue que des autres. Il se sentait disposé aussi à plus d'ambition. Ses droits avaient grandi depuis le service rendu à Monceaux, et Gabrielle l'avait plaint. Donc elle le croyait lésé. C'est là un avantage dont tout amant profite. Qu'une femme nous remercie d'avoir été désintéressé, elle s'expose à un retour d'exigence.

Avant de partir pour Bougival, ce qu'il comptait faire sans mystère, attendu que tout homme espionné l'est aussi bien en se cachant qu'en se montrant, Espérance fit appeler Pontis pour savoir un peu l'état de ses affaires. Pontis, depuis l'algarade du cabaret, se tenait à l'écart, craignant d'être grondé. Il n'avait pas été indiscret complètement, pas ivre absolument, mais il est certain qu'il eût pu se taire tout à fait sur le compte d'Henriette et ne pas boire du tout, ainsi qu'il l'avait promis. Cette quasi-infraction en partie double était-elle assez grave pour jeter du froid entre les deux amis? Espérance ne le pensa pas, et d'ailleurs Crillon lui avait conté toute l'affaire sans trop charger Pontis, tant il exécrait les Entragues. Le bon chevalier, faut-il le dire? avait ajouté bien bas à l'oreille d'Espérance:

—Le drôle a la langue trop courte, et à son âge, moi, à sa place, j'eusse bavardé trois jours durant sur ce sujet si riche. Harnibieu! je ne sache pas d'épée assez affilée pour couper la langue d'un gentilhomme qui veut parler! Mais vous êtes de pauvres gens aujourd'hui. Une vieille tête paraît et vous ordonne de vous taire, et vous vous taisez. On vous commande de rentrer les épées, et vous rengainez. Pauvres gens!

Cette singulière diatribe contre la jeunesse trop discrète et trop disciplinée réjouit considérablement Espérance et le disposa mieux pour Pontis qui arrivait rue de la Cerisaie, l'oeil fanfaron, le coeur timide, s'attendant à être tancé par son ami.