—Et vous demandez, s'écria-t-elle, à ne plus être aimé de moi! Vous pourriez vous passer de mon amour! ajouta-t-elle avec un accent déchirant qui remua jusqu'aux dernières fibres du malheureux jeune homme.

—Moi, répliqua-t-il avec la noblesse d'une résolution inébranlable, j'ai arrêté mes yeux sur la femme que le roi aimait et qui un jour pouvait devenir libre; j'ai pu vivre uniquement depuis tant de jours de cette passion, de ce délire. Mais oser adresser ces voeux brûlants, ces folles invocations, ce criminel espoir à une reine!… Oh! jamais, Gabrielle! c'est impossible.

—Voilà bien, dit-elle, en le serrant dans ses bras, pourquoi je ne serai pas reine de France, et pourquoi tout à l'heure je vous ai annoncé que j'étais libre!

En parlant ainsi elle l'étreignit avec l'ardeur de son coeur énergique, et comme ses lèvres atteignaient au col incliné d'Espérance, celui-ci se sentit brûler sous la dentelle.

Ses yeux s'embrasèrent d'un feu sombre; il arracha ces douces mains qui se croisaient sur son épaule, les serra dans ses doigts frémissants, et d'une voix véhémente, irrésistible:

—Il faut être reine! dit-il, votre honneur en dépend! votre fils l'exige! lui qui un jour sera homme et pourra vous demander compte de ce que votre fausse générosité lui aurait fait perdre. Car vous avez un fils, Gabrielle, ne cherchons pas à l'oublier. Le roi l'idolâtre. Oterez-vous son enfant à ce pauvre prince? Priverez-vous cet enfant d'un si illustre père? Oh! vous ne savez pas ce que souffrent les enfants qui ne trouvent point l'honneur dans leur berceau…. Je le sais, moi. Ma mère, du fond de son tombeau, me jette en vain des trésors, j'aimerais mieux un de ses sourires. Son baiser ne m'a pas béni, voilà pourquoi rien ne me réussira jamais en ce monde. Quelle torture sera pour vous la tristesse de cet enfant qui vous reprochera votre opprobre et le scandale d'une rupture avec le roi quand il vous était permis de lui conserver un père et de lui conquérir une couronne. Et moi, je souffrirais cette injustice! moi, je vous condamnerais à vivre humiliée, obscure, ensevelie, quand Dieu ne vous a faite si belle et si parfaite que pour vous asseoir sur le premier trône du monde! Moi aussi, Gabrielle, je me croirais tombé au-dessous de moi-même. L'homme que vous avez daigné aimer ne serait plus qu'un lâche égoïste, qu'un vulgaire pleureur, et quand, dans la retraite avilie où j'oserais cacher cette reine, je songerais à la gloire qui l'attendait sans moi, je mourrais de honte comme un larron meurt de faim dans sa caverne sur les joyaux volés d'une couronne royale. Oh! comme il faut que je vous aime, Gabrielle, pour m'arracher le coeur en vous parlant ainsi. Soyez reine! et continuez de m'estimer à l'égal de votre illustre époux, car s'il vous a offert son trône, c'est moi qui vous y aurai conduite par la main, car c'est moi qui vous aurai conservé votre fils, et chaque fois que vous regarderez cet enfant, chaque fois qu'il recevra les caresses de son père, vous serez fière de m'avoir aimé, vous vous sentirez le droit de me regretter et de m'aimer toujours!

Elle ne répondit pas, ses bras tombèrent languissants, la force abandonna cette tête charmante qui pencha comme une fleur blessée.

—Oui, mon fils est au roi, soupira-t-elle après un douloureux soupir.
Mais, enfin! Espérance, est-ce qu'il va falloir se quitter ainsi!
Espérance, je vous aime comme jamais on n'a aimé.

—Que je suis heureux! dit d'une voix étranglée l'intrépide jeune homme.

—Espérance, continua Gabrielle les yeux noyés de larmes, et ses belles mains tordues comme une suppliante, si j'eusse été meilleure pour vous, si, plus courageuse, moins égoïste, j'eusse, en me donnant à vous, consacré entre nous un lien éternel, vous ne me diriez pas aujourd'hui: séparons-nous! soyez reine! Mais j'ai joué avec cette passion! j'ai tressé une chaîne qui n'a blessé que vous, retenu que vous…. Et moi, j'échappe, et moi, qui ai eu tout le bonheur, je deviens libre! C'est impossible, Espérance, vous m'accuseriez, vous me maudiriez, vous ne m'aimeriez plus! Oh! par grâce, moins d'estime, moins de respect, moins d'honneur, s'il le faut!… mais toujours votre amour!