La nuit était venue, et l'Indienne n'arrivait pas. Accoutumé à ses façons capricieuses qui, d'ailleurs, sont celles de toute femme qui n'a pas sa liberté, Pontis continuait son monologue commencé chez Espérance contre les défiances outrageantes de celui-ci, et les variations incompréhensibles de son humeur.

—Il a perdu même la tolérance, qui faisait son caractère un des plus parfaits que j'aie connus, s'écria le garde en arpentant pour la centième fois le petit vestibule. Lui qui jamais n'a dit du mal d'une femme, lui qui m'imposait silence quand je m'exprimais comme il convient sur le compte de cette Entragues, il se met à médire des femmes les plus honnêtes. Il soupçonne Ayoubani!

Pontis haussa les épaules et jeta quelques gouttes d'eau sur le bouquet dont ses doigts vigoureux serraient trop énergiquement les tiges.

—Quel sot intérêt veut-il que cette naïve Indienne prenne à l'incompréhensible billet de la scélérate Henriette? Ayoubani soupçonne-t-elle seulement qu'il existe une Henriette? Elle s'est montrée jalouse, soit. Eh bien! c'est son droit. Elle a vu reluire sur moi un morceau d'or. Il n'en faut pas davantage. Les Indiennes aiment ce qui brille, cela est connu. Moi, qui ne suis pas Indien, j'en ferais autant si je voyais sur la poitrine d'Ayoubani un joyau d'or… Oh! la poitrine d'Ayoubani! s'écria Pontis avec un frémissement ou plutôt avec un hennissement fort tendre.

—Mais elle ne vient pas, et l'ombre est déjà épaisse. Espérance m'aurait-il porté malheur?

Pontis se mit alors à tourner et retourner dans la petite maison comme un homme inquiet, désoeuvré, vingt fois il entre-bailla la porte pour regarder dehors s'il venait quelqu'un dans la rue.

Le bruit d'une litière sur l'inégal pavé du faubourg retentit au loin. Cette litière tourne dans l'étroite rue où la maison était située; elle s'arrête, plus de doute, c'est Ayoubani.

Pontis ouvrit la porte précipitamment, et selon son usage, se cachant pour n'être pas aperçu du conducteur de la litière, il attira à lui l'Indienne, enveloppée dans un grand manteau qui la déguisait de la tête aux pieds.

Robuste et ardent comme on l'est à son âge, il enlève la délicate créature dans ses bras et la porte dans la maison, en une salle bien close, où les cires brûlent depuis longtemps, où les tapis sont épais, les fumées odorantes, le silence opaque.

Ayoubani se laisse, avec la gravité d'une reine, déposer respectueusement sur des carreaux de damas; elle reçoit le bouquet et l'admire; elle sourit, elle respire le parfum du chaque fleur, elle est satisfaite. Pontis croise ses jambes comme un Indou et s'assied en face d'elle avec des mines égrillardes à la fois et mélancoliques, avec des soupirs et des exclamations qui, chez ces deux amants, privés des ressources oratoires, composent le fond du dialogue.