Le jeune homme jeta un dernier regard sur la grange enflammée. Malgré l'intensité de la chaleur et le volume des flammes le vieux bâtiment tenait bon. Il ressemblait à ces héroïques citadelles qui repoussent un assaut de l'ennemi. Le foin fut dévoré, mais les murs résistèrent et leur masse inébranlable finit par étouffer le feu. Espérance voyant décroître la colonne rouge, se hâta de chercher des yeux dans la prairie tandis que la lueur l'éclairait encore. Il vit sur le tapis vert une forme blanche étendue, près de laquelle s'empressaient plusieurs personnes. Ce devait être Gabrielle, la malheureuse femme qui pouvait croire son ami à jamais perdu. Elle semblait être inanimée. Espérance reconnut Gratienne agenouillée devant sa maîtresse.

Ce spectacle douloureux arrêta Espérance pendant quelques instants, mais lorsqu'il vit la duchesse se soulever et s'appuyer sur le bras de Gratienne, quand il eut la certitude que cette vie était sauvée comme la sienne, rien ne le retint plus, Il courut au bord de l'île parmi les saules et les baies, jusqu'en face de l'endroit où il avait laissé son cheval dans les taillis du Vertbois. Là, il se remit à la nage lentement et sans perdre de vue le rivage afin d'éviter toute rencontre en abordant. Par bonheur la route était déserte; Espérance gagna le taillis, tordit l'eau de ses vêtements, et ayant repris possession de son cheval qui hennissait de joie, il piqua vigoureusement vers Paris, dont une heure après il franchit les portes.

Pendant la route, son esprit actif avait arrangé tout un plan. A part quelques brûlures invisibles et dont la souffrance ne regardait que lui, à part quelques mèches de cheveux grillées, Espérance comptait qu'un changement de toilette ferait disparaître toute trace de l'incendie; mais il importait de ne pas se présenter dans sa maison, aux yeux de ses gens, avec une tenue compromettante. Espérance se souvint qu'il possédait la maison du faubourg.

—Là, dit-il, j'ai des habits, du linge, une toilette complète. Ce serait un hasard d'y rencontrer Pontis, puisqu'il fait nuit, et que son Indienne n'a pas obtenu du Mogol la permission de découcher; cependant, tout est possible en ce monde, même l'indulgence d'un Mogol. Au cas où je trouverais Pontis et l'Indienne, je saurai être discret. Et d'ailleurs non, pas trop de discrétion, je veux aussi savoir jusqu'à quel point l'invraisemblable Ayoubani peut être vraie.

Ainsi disposé, Espérance alla descendre droit à la maison du faubourg.

Il entra dans la rue au moment où les deux fausses Indiennes fuyaient, où Mlle d'Entragues, d'intelligence avec l'une d'elles, pénétrait dans la maison. La litière d'Ayoubani attendait à dix pas de la porte. Le carrosse d'Henriette attendait au détour de la rue.

—Que d'équipages! pensa Espérance, dont le regard pénétrant avait tout aperçu malgré les ténèbres. Pontis donne-t-il bal et festin ce soir?

En réfléchissant ainsi, le jeune homme mit pied à terre et s'approcha lentement, tirant après lui son cheval.

La porte de la maison était entr'ouverte, Espérance n'eut qu'à la pousser pour faire entrer l'animal, et il cherchait un anneau pour l'attacher, quand le frôlement d'une robe attira son attention et le fit regarder sous le vestibule.

Une femme fuyait si rapide que ses pieds touchaient