L'inquiétude devint de l'effroi. L'effroi se changea en panique. Il fut décidé qu'on enverrait prendre des nouvelles auprès des chefs secrets de l'entreprise, chez M. de Mayenne, chez la duchesse de Montpensier. En attendant, on fouilla les environs, on poussa jusqu'à Olizy, où s'était faite la première halte de la Ramée et de ses ravisseurs.

Les nouvelles qu'on apprit là étaient accablantes. Le roi marchait sur
Paris. Le roi semblait plutôt un captif qu'un maître. Le roi avait disparu.
Ces nouvelles apportées au camp y produisirent l'effet d'un coup de pied de
cheval dans une fourmilière.

Le tambour bat, les hommes prennent les armes, on accuse les Espagnols de trahison, puisque le roi a disparu avec des Espagnols.

Ceux-ci se retranchent, après avoir donné des explications d'autant moins satisfaisantes, qu'ils comprenaient moins encore que les Français ce qui venait d'arriver. Ils protestent que si les trois Espagnols envoyés par Philippe II ont emmené le roi, c'est pour quelque dessein important. On leur répond que l'action d'emmener le chef et de le cacher, sans donner de ses nouvelles, est une trahison palpable. Des mots on en vient aux injures, le vocabulaire espagnol en est riche. Des injures on passe aux coups.

La mêlée commence. Les vieilles dettes se payent. Les Espagnols, moins nombreux et très-décontenancés, se laissent entamer, par suite d'une mauvaise disposition de leurs commandants. Le sang coule et aveugle les combattants.

C'est le moment où Crillon arrivait sur le lieu de la scène. Un blessé qu'il rencontre lui explique de quoi il s'agit; cet homme était intelligent, il raconte au chevalier que, si ces gens-là pouvaient seulement s'entendre une minute, ils cesseraient aussitôt de se battre.

Mais le bon chevalier ne partage pas l'opinion du blessé. Il trouve le spectacle agréable. Il est placé sur un tertre qui domine l'action. Voir des Espagnols et des ligueurs s'entre-déchirer, c'est une bénédiction du ciel. Crillon juge les coups, mord de plaisir sa moustache grise, on dirait un vieux chat se pourléchant à l'odeur des viandes que le boucher dépèce, et que lui, chat, se propose d'entamer plus tard.

Mais les Espagnols, bons soldats, exercés par une longue guerre, ne se laissent pas malmener sans riposte. Ils reprennent du champ et se renferment dans les maisons du village voisin; ils s'y barricadent tandis que leurs meilleurs carabiniers tournent et retournent, abattant ça et là les plus acharnés ligueurs. Crillon, de plus en plus heureux, sait gré aux Espagnols de décimer si généreusement les gens de la Ligue.

Ceux-ci plient, le moment de l'explication va avoir lieu, car ils énumèrent leurs blessés et leurs morts. Mais ce n'est pas là le compte de Crillon.

—Des Français! s'écrie-t-il, battus pat des Espagnols, harnibieu!