—Pourquoi? dit le chevalier d'un ton calme. Vous n'aurez jamais été plus près de moi qu'à compter de ce départ, car je partirai avec vous.

—Vous, monsieur?

—Certes. Je vieillis; le roi a fait la paix, il n'a plus besoin de moi dans le bonheur. Vous m'aurez pour compagnon: voulez-vous?

—Mais, seigneur, dit le jeune homme en regardant Crillon avec une admiration mêlée de stupeur, d'où vient que vous me feriez un pareil sacrifice, vous que les plus illustres destinées attendent, prix des plus glorieux services; vous qui n'avez parcouru que la moitié de votre carrière d'honneurs? comment me préférez-vous à la gloire?

—Croyez-vous que j'aie un coeur de pierre, répondit Crillon? Je vous dis: souffrez avec courage, mais à la condition que je vous aiderai à souffrir.

—Enfin, qu'ai-je fait pour que vous m'honoriez d'une si précieuse amitié? Car vous me proposez de quitter pour moi le plus grand roi du monde, et, j'en suis sûr, vous ne me quitteriez pas pour un roi.

—C'est vrai, dit le héros embarrassé par la naïve question du jeune homme. Ne me demandez-vous pas la cause de mon attachement pour vous? elle est toute simple. Comment ne vous aimerait-on pas? Connaissez-vous mieux, Espérance. Vous êtes bon, vous êtes noble et vous êtes beau. Les yeux se réjouissent de vous voir, les âmes s'épanouissent au contact de votre âme. Que de rois ne vous valent pas! Ah! je ne vous ai pas aimé comme cela du premier coup. Non. Malgré la recommandation de votre mère… car c'est votre mère qui vous a adressé à moi… Rien que pour cette raison, Espérance, vous devriez m'aimer. Tenez, il faut m'aimer beaucoup, mon enfant, et vous persuader ce que vous disiez tout à l'heure par délicatesse, c'est-à-dire que vous n'avez plus que moi au monde. Et si je croyais ne pas suffire à vous consoler avec le temps… si je doutais de votre amitié… si je vous voyais ingrat… Non. Embrassez-moi. Mon coeur se fond quand je vous tiens dans mes bras.

Espérance obéit. Il appuya sa tête endolorie sur cette vaillante poitrine et endormit sa douleur aux battements d'un coeur qui n'avait jamais failli.

XXII

LA PROPHÉTIE DE CASSANDRE