Le temps avait marché. Toutes les forces coalisées contre Gabrielle grandissaient en silence. Espérance attendait que Crillon fût prêt à partir. Le chevalier avait fait promettre à son ami la patience et la résignation jusqu'à une occasion favorable.

Espérance mettait son point d'honneur à ne rien trahir de ses souffrances. On ne parlait autour de lui que d'un voyage fort beau, fort long, qu'il allait entreprendre avec Jean Mocquet pour l'honneur de la science et pour la gloire d'ajouter quelques colonies au royaume.

En attendant, le jeune homme concentrait sa douleur: il s'en nourrissait. Renfermé chez lui ou feignant de s'absenter pour des chasses dans les forêts éloignées, il disparaissait peu à peu du monde et de la cour. On ne le vit qu'une ou deux fois figurer dans les joyeuses fêtes du carnaval.

Il avait évité soigneusement Pontis. Décidé à rompre avec le pauvre garde, puisque son absence devait être éternelle; il se promettait cependant de l'aller trouver la veille du départ, de l'embrasser, de lui pardonner; car cette amitié tendre n'était pas éteinte dans le coeur d'Espérance. Il savait, par des rapports fidèles, la douleur de Pontis depuis leur séparation. Rien n'avait pu consoler le garde. Son caractère avait changé comme son corps. Sombre, irascible, taciturne, Pontis restait couché pendant tout le temps qu'il n'accordait pas au service, et ces deux jeunes gens, naguère si brillants, si bruyants, s'étaient éteints comme des chrysalides.

À l'intérieur, Espérance menait la même vie. Le carême touchait à sa fin, et comme le roi, à cette époque, habitait ordinairement Fontainebleau avec la cour, c'est de là que tous les matins arrivait au jeune homme le présent quotidien de Gabrielle. Le genre en était changé, ce n'était plus qu'une fleur morne et desséchée, touchant emblème d'une vie arrêtée dans son épanouissement. Ces témoignages de constance n'étonnaient point Espérance; il connaissait l'âme de cette généreuse femme. Mais, plus elle s'attachait à perpétuer en lui la mémoire de l'amour, plus il se croyait obligé de répondre par une magnanimité pareille.

—Le devoir de Gabrielle, se disait-il, est de me tendre incessamment la main. Le mien est de fuir Gabrielle. Chacun de nous travaille ainsi au bonheur de l'autre.

Et il persévérait dans son isolement, et il accélérait les apprêts de son départ. Le consentement de Gabrielle à cette séparation lui semblait acquis par un silence que rien n'avait rompu depuis leur dernière entrevue à la Chaussée.

Au commencement de la semaine sainte tout était achevé. Le printemps venait. Les dispenses de Rouen pour le divorce, et par conséquent pour le nouveau mariage du roi étaient en chemin, dans la valise du courrier royal. Espérance avait commandé ses chevaux pour le lendemain, et, d'accord avec Crillon, qui, plus tard, l'eût été rejoindre, il devait seul se mettre en route. Une dernière fois, le pauvre exilé voulut se promener dans sa maison et lui faire des adieux éternels.

Il avait été si heureux dans cette douce retraite; elle était parsemée des reliques de son amour. Partout un souvenir de Gabrielle s'offrait à ses yeux, se heurtait à son pied, caressait sa main. L'infatigable amie avait, jour par jour, fini par emplir de sa pensée la maison tout entière, depuis le vestibule où s'épanouissaient les orangers donnés par elle, depuis les dressoirs garnis des mille caprices de sa fantaisie, jusqu'aux murailles tapissées, jusqu'aux volières peuplées d'un monde babillard, jusqu'aux herbiers gonflés de plantes, jusqu'aux panoplies hérissées d'armes, jusqu'aux médailliers riches de merveilles, jusqu'aux casiers gorgés de volumes dont chacun, fût-ce un livre de science abstraite ou un traité de théologie, représentait pour Espérance une pensée d'amour.

La biche suivait partout son maître, frottant son front velu à la main pendante qu'elle léchait de temps en temps. Et chaque pas d'Espérance, parmi tous ces monuments du passé, faisait un bruit qui amollissait son coeur.