—Hélas! se disait-il, ce départ est bien véritablement l'image de la mort. Le mourant n'emporte rien de ces richesses tant aimées. Une bague, un portrait chéri, quelque bijou, voilà tout le bagage qui peut tenir avec moi dans le sépulcre. Le reste est abandonné aux étrangers. Tout ce que vivant il aima, ce qu'il soigna de ses mains, ce qu'il adora, éphémères idoles, il le laisse après lui à des gens qui manieront grossièrement ces reliques et les profaneraient d'un équivoque sourire s'ils pouvaient deviner le prix que l'ancien maître y attacha.

Moi qui possède une telle quantité de ces richesses précieuses pour moi seul, qu'en vais-je faire? Les garderai-je avec moi sur des chariots, sur des vaisseaux, emballant tour à tour et déballant, ridicule voyageur, ces ustensiles de ma vie d'amour? Cependant j'ai appris à vivre au milieu de ces riens fragiles, j'en ai fait mon horizon, et ma vue souffrirait de s'en passer! Les laisserai-je en partant, comme le mort dont je parlais tout à l'heure? Mais alors il se trouvera des gens qui toucheront sans respect ce qu'a touché Gabrielle. Non; j'imiterai le sage qui porte tout sur lui. Je choisirai le plus petit joyau, la plus fine dentelle, la fleur le plus récemment imprégnée de son souffle, je les enfermerai sur mon coeur, et quand mes chevaux seront sortis, mes valets congédiés, quand je serai seul à la maison, un pied levé pour en partir, je brûlerai tous mes trésors à leur place. Les métaux se fondront avec le cristal, les marbres seront dévorés, les oiseaux libérés s'enfuiront; livres, meubles, étoffes tomberont en cendres; la maison aussi disparaîtra dans ce gouffre de feu, et peu de jours après, tout ce que j'ai touché, aimé, usé, sera effacé comme le maître dans la mémoire des hommes. J'aurai fait de tout cela un immense tombeau, où quelque peu de moi dormira inséparable d'une partie de Gabrielle.

Comme il achevait de formuler cette pensée avec un serrement de coeur et des soupirs bien permis à une telle infortune, un léger bruit le fit tressaillir; il se retourna, Gratienne était devant lui, haletante, et s'écria joyeusement:

—Dieu merci! le danger est passé!

Il faudrait n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'effet que produisit sa présence sur le jeune homme encore palpitant d'avoir remué les plus douloureux souvenirs. Quelle douceur il a pour l'amant, ce visage souvent trivial de la confidente! Quel ange pourrait espérer un meilleur accueil, quand même il apparaîtrait dans toute sa beauté, dans toute sa gloire!

Gratienne, moins belle qu'un ange, était pourtant une physionomie heureuse et souriante. Bien des fois le coeur du jeune homme avait tressailli au bruit de son pas, comme si elle eût été Gabrielle, mais jamais cependant il ne l'avait trouvée bonne et belle comme en ce moment. Il poussa un cri de joie et courut à elle les bras étendus.

Gratienne lui demanda si personne n'écoutait, et sur l'assurance qu'elle en reçut, elle ajouta:

—J'apporte une lettre de madame la duchesse, mais pour l'avoir, il faudrait me laisser seule un moment dans cette chambre.

Et elle rougit.

Espérance la regarda sans comprendre.