—Comme souvent on m'a suivie, arrêtée, volée même, quand j'allais à la petite maison du faubourg, reprit Gratienne, j'ai caché cette lettre sous mes habits. Cette fois, pour me la prendre, il eût fallu me tuer, et les ennemis de madame n'osent pas encore assassiner en plein jour, dans la rue.
Espérance remercia la courageuse fille et l'enferma. Tout en passant dans la chambre voisine, il se demandait avec un trouble inexprimable ce que pouvait renfermer cette lettre, la première que lui eût jamais écrite Gabrielle.
—Elle est assez honnête, assez brave, pensa-t-il, pour vouloir me donner un témoignage palpable de l'amour qu'elle a eu pour moi. Noble imprudente, qui jamais ne transige avec le devoir de son coeur, elle rougirait de ne pas se livrer à moi comme je me suis donné à elle!
Cette idée l'exalta un moment, mais la conséquence en fut triste.
—C'est donc un adieu qu'elle m'envoie, pensa-t-il, l'adieu éternel. C'est donc fini!… Elle va donc m'ordonner de l'oublier à jamais!
Gratienne rouvrit la porte, Espérance avait le front penché, les yeux troubles.
—Voici, dit-elle en lui offrant un petit sachet brodé de soie et imprégné d'un de ces mystérieux parfums de l'Orient, qui font rêver de femmes et de fleurs.
Il l'ouvrit et prit le papier qui s'y trouvait enfermé. Gratienne s'approcha de la fenêtre et tourna le dos discrètement pour le laisser lire en toute liberté.
«Ami, disait Gabrielle, je sais que vous voulez partir, je sais qu'on en parle pour demain, et M. de Crillon l'a dit devant moi avec une sorte de conviction qui m'épouvante. Ce n'est pas que j'y croie, mais tout m'alarme. Non, je ne croirai jamais que vous partiez sans m'avoir parlé une dernière fois. Cependant, vous êtes assez généreux pour avoir ce triste courage. Vous m'aimez assez pour vous sacrifier ainsi. J'en tremble en écrivant. Ne faites pas cela, au nom du ciel, car vous me réduiriez à un tel désespoir, que j'irais chercher au bout de la terre le suprême adieu que vous me devez.»
«Il y a demain grande chasse à Fontainebleau; vous y pouvez venir. Nous serons seuls. Soit que vous arriviez secrètement, soit que vous vous montriez, je vous attends; Gratienne vous expliquera où et comment. Songez que je n'accepterai aucune excuse. Une heure après votre refus, vous me verriez arriver chez vous.»