Après avoir lu et relu, Espérance tomba dans une profonde perplexité.

Jamais l'amour loyal ne s'était exprimé plus clairement; jamais ordre plus net n'avait été donné par un maître plus légitime. Désobéir, c'était risquer de compromettre une femme dont la bravoure en ses moments d'exaltation ne connaissait pas de limites; obéir, n'était-ce pas risquer plus encore?

Telle fut la thèse que le malheureux Espérance creusa laborieusement pendant de longues minutes qui semblaient des heures à Gratienne.

Il se disait que Gabrielle avait le droit d'exiger ce dernier adieu, que le moyen proposé était facile; quand sans se cacher, on arrivait à une entrevue sans danger même sous les yeux des plus cruels ennemis de Gabrielle. D'un autre côté, quelle signification aurait une entrevue publique. À quoi bon rechercher ces poignantes douleurs qui n'ont pas le droit de se produire? Dans quel but Gabrielle ordonnait-elle à son amant de subir la torture sans pousser un soupir, sans verser une larme? Était-elle à ce point sûre d'elle-même qu'elle voulût affronter une pareille souffrance? L'héroïsme n'était-il pas suffisant? Refuser la femme qu'on adore lorsqu'elle s'offre à nous; la supplier d'oublier l'amant pour ne songer qu'à sa fortune et à son fils, n'est-ce point assez pour satisfaire au devoir? Fallait-il y ajouter la douleur de contempler cette femme aux bras d'un autre? Voilà pourtant le spectacle qu'Espérance irait chercher à Fontainebleau.

Dans l'autre hypothèse, c'est-à-dire en refusant l'entrevue, qu'arrivait-il? Gabrielle se compromettrait peut-être. Peut-être n'attendait-on qu'une fausse démarche d'elle pour l'accabler? Aimante, vaillante, capable de tout, elle arriverait en effet chez Espérance. Et surprise en un pareil rendez-vous elle était bien perdue.

—Non, lui dit la raison, elle ne fera pas cela. D'ailleurs, il dépend de moi qu'elle ne le fasse pas. J'aime mieux mourir que d'aller froidement à Fontainebleau et réciter devant témoins des adieux ridicules. Quant à un entretien secret, la mort est peut-être au bout. Je n'irai pas à Fontainebleau. L'égoïsme à deux m'en fait un impérieux devoir.

Mais serai-je assez sot, assez lâche pour lui dire que je n'irai pas? Provoquerai-je par fanfaronnade une générosité insensée, dont le résultat ruinerait la noble créature? Non. Ce départ que j'avais fixé à demain, je l'effectuerai ce soir même. À peine Gratienne sera-t-elle hors d'ici, que j'en sortirai, derrière elle. Au moment où elle rendra ma réponse à Gabrielle, j'aurai fait cinquante lieues; au moment où Gabrielle m'attendra à Fontainebleau, je serai sorti de France; au moment où elle aurait la magnanimité de me venir chercher chez moi, comme elle dit, la maison sera un monceau de cendres déjà froides; le maître sera un souffle, une ombre, une fable. Gabrielle ne trouvera plus même un prétexte pour se faire tort. Allons! voilà comment peut agir un homme, voilà comment l'on peut sauver une femme. C'est décidé, c'est fait. Gratienne! dit-il.

Gratienne s'approcha, le coeur oppressé par cette longue attente qui lui semblait un mauvais témoignage de l'empressement d'Espérance à satisfaire sa maîtresse.

—Ma bonne Gratienne tu disais vrai tout à l'heure. Les périls sont grands autour de nous; mais nous y sommes habitués. J'irai à Fontainebleau: j'irai demain. À quelle heure Mme la duchesse préfère-t-elle m'y voir?

—Si vous venez pour la chasse, ce sera le matin, et l'on saura, au retour, trouver l'instant de vous faire parler à madame.