Une main s'allonge à tâtons vers le jeune homme, frissonnant à ce contact. Il y répond par un coup de poing si vigoureux, que l'ennemi va mesurer la terre, et comme les demi-moyens ne sont plus de saison, Espérance ouvre une fenêtre et saute dans la terre grasse du jardin de l'Orangerie.

Un bruit sourd, mat, mêlé d'imprécations lui annonce que l'espion a sauté aussi. Bien plus, Espérance voit briller dans le brouillard une lame d'épée. Le coup de poing a fait son effet: de la défensive on passe à l'offensive. La poursuite va se changer en lutte.

L'inconnu, épuisé, haletant, humilié de sa fatigue et du coup qu'il a reçu, s'est décidé à en appeler aux armes. Dans ces occasions, malheur à qui se laisse prévenir. La victoire est presque toujours au premier des deux qui frappe.

Sur-le-champ, Espérance conçoit un nouveau plan. A vingt pas de lui s'élève le mur couvert d'un treillage garni de vigne, dont Gabrielle lui a souvent envoyé les raisins renommés. Il escaladera ce mur, gagnera, de maille en maille, comme par échelons, les fenêtres d'un bâtiment qui donne sur la cour des Fontaines, et, une fois la, il est sauvé.

Mais il faut d'abord faire cesser la poursuite de l'ennemi; cet étrange limier s'échauffe de plus en plus. Il gronde d'une manière effrayante, chaque fois que son pied nu glisse sur les terres détrempées par la pluie. Le moindre faux pas mettrait Espérance à la merci d'une pointe qui s'agite altérée de sang. Lui aussi, d'ailleurs, se sent bouillir de colère. Le moment est venu d'en finir. Tout en courant vers le mur, il détache son manteau. Puis, au détour d'une allée, il bondit de côté. L'autre, emporté par son élan, le dépasse: agile comme un tigre, l'amant de Gabrielle fond tête baissée sur l'espion qui cherche à le retrouver dans les ténèbres; il le renverse, le coiffe du manteau, l'y roule, l'y entortille dix fois, et lui brise, sous les plis mêmes de l'étoffe humide, son épée, qu'il n'avait pas lâchée. Espérance complète sa victoire par quelques rudes bourrades qui arrachent à l'ennemi étouffé des rugissements sourds, et quand il le croit empêtré dans les spirales du drap, il reprend sa course dans la direction du mur, et, crachant aux treillages, commence sa hasardeuse ascension.

Mais l'autre, écumant de rage et de douleur, fend l'étoffe ou la crève du tronçon de sa lame, se relève sur les genoux, aveuglé, ivre, entend craquer le treillage sous le poids d'Espérance, veut s'élancer de ce côté, mais retombe embarrassé dans les loques fangeuses du manteau. Encore deux échelons et son ennemi touche au rebord de la fenêtre; il y porte la main, il va échapper.

—Arrête, ou je te tue! veut crier le vaincu; mais la voix manque à son gosier aride, sa rage devient du délire, il arme un pistolet et le décharge sur le mur illuminé un moment par l'éclair de la poudre.

Le fugitif s'arrête, ses mains s'ouvrent, son corps s'affaisse. Il tombe la tête inclinée comme l'oiseau de la branche, et son ennemi se précipite sur lui en murmurant, avec une joie farouche:

—Sambious! je finirai par te voir en face.

Il soulève le corps, approche ses yeux avides du pâle visage du blessé. Mais tout à coup son oeil devient hagard, ses cheveux se hérissent, ses mains se glacent dans le sang tiède.