Espérance referma la porte sur lui et se mit à rire silencieusement en songeant au désappointement de l'espion. Il savait qu'au bout de ce passage se trouve l'escalier qui conduit à la cour Ovale et rien ne l'inquiéta plus. Il reprit haleine.
Tout à coup le frôlement d'une main sur les panneaux le fait tressaillir, quelque chose ébranle la porte; nul doute, l'espion a découvert la voie, il voudrait entrer: oui, mais ouvrir!
La serrure crie, le pêne claque, la porte s'ouvre, Espérance sent une sueur froide inonder son front, l'espion a une clé aussi.
Cette clé, qui ouvre toutes les portes de Fontainebleau, Gabrielle l'a dit, le roi seul la possède; c'est donc le roi qui poursuit Espérance, ou du moins quelqu'un envoyé par le roi. Il a donc des soupçons; le secret de Gabrielle est donc en danger. Allons, plus de résistance possible, il faut fuir, et fuir si vigoureusement que l'ennemi soit distancé avant dix minutes.
Espérance reprit sa course, et disparut par l'autre issue.
Mais dans la cour Ovale, encore des sentinelles. Plus de doute, tout est gardé; c'est un complot. L'homme détaché sur les traces d'Espérance joue le rôle du traqueur qui pousse la proie dans des filets ou sous la balle des chasseurs. Rien n'annonce pourtant que le roi veuille faire tuer Espérance; un seul homme n'eût pas suffi. Mais évidemment on voudrait l'arrêter, le reconnaître, le convaincre… Gabrielle serait perdue. À cette seule pensée, le sang bouillonne dans les veines de son amant.
Que faire? A force de courir dans les corridors et d'ouvrir des portes que l'autre sait ouvrir comme lui, Espérance ne risquerait-il pas de rencontrer face à face un deuxième espion et d'être forcé alors au combat qu'il veut éviter à tout prix pour ne point aggraver l'affaire? Il sera toujours temps d'en venir aux coups si la situation est désespérée.
Il court, cherchant les issues, et déjà il a réussi; l'espion est loin, plus de bruit. Son pas qui résonnait fatalement ne se fait plus entendre. Espérance, revenu dans ce passage noir et obstrué, la future galerie des Cerfs, s'arrête pour respirer, à la place même où, cinquante-huit ans plus tard, devait tomber Monaldeschi.
Soudain une respiration bruyante, un râle plutôt qu'une haleine, retentit à son oreille; nul doute, l'homme est là, tout près d'Espérance, il le cherche dans l'ombre épaisse. Comment a-t-il pu arriver ainsi sans bruit? Il avance et on ne l'entend plus marcher et on sent le feu de son souffle.
—Je comprends, se dit Espérance, l'espion, impatienté de m'avertir toujours par le bruit de son pas, a marché pieds nus; il m'entendait lui, et je ne le soupçonnais pas. Voilà un dangereux coquin. Plus de pitié, ou je suis perdu.