—A moi, à moi, qui m'alarme de tout, et qui suis une nature malheureuse.
—Mais quelle sorte de chagrins pouvez-vous vous faire, marquise? Laissez cela aux pauvres martyrs couronnés, sur lesquels vingt fois par jour tombe une souffrance imprévue. Ceux-là ont le droit d'avoir l'esprit sensible. Mais vous, n'êtes-vous pas entourée de gens qui ôtent les épines de votre sentier? Ainsi, à moins que vous ne les cherchiez vous-même, selon l'habitude des femmes….
—Je ne crois pas, dit vivement Gabrielle. Non, mes chagrins ne sont point aussi chimériques que Votre Majesté veut bien le supposer. N'ai-je pas d'abord cette plaie incurable du mépris de mon père?
—Oh! votre père!… Voilà un mépris dont je ne m'inquiéterais guère.
Depuis qu'il est nommé grand maître de l'artillerie, par préférence à
Sully, M. d'Estrées ne devrait plus tant vous mépriser, ce me semble.
—Sire, c'est un grand ressentiment qu'il nourrit au fond du coeur contre moi, et une fille ne peut voir sans regret changer ainsi le plus tendre père.
—Ne me dites donc pas de ces choses-la, marquise; ce tendre père était un féroce gardien qui vous eût fait damner. Rappelez-vous Bougival et le bossu Liancourt. Allons, allons, si vous regrettez ce père-là au point de me bouder, je vous accuserai de n'être plus naturelle, et de me chercher noise, pour quelque grief caché.
Gabrielle tressaillit.
—En vérité, sire, répondit-elle, vous vous obstinez à ne pas comprendre ma situation. Faut-il que je l'explique à un esprit aussi délié, à un coeur aussi délicat que le vôtre? Quoi! maîtresse du roi! moi, qui étais une fille irréprochable et de bonne maison. Maîtresse du roi! Un honneur dont je dois être fière et qui me déshonore. Si vous saviez comment le peuple m'appelle!
—Le peuple vous aime pour votre grâce et votre bonté.
—Non; le peuple me hait d'occuper une place où il voudrait voir une femme légitime vous donner des dauphins et des princesses. Le peuple se marie, sire, et respecte le mariage.