—Ah! si vous me reprochez cela, dit Henri abattu, si ma douce Gabrielle me querelle au sujet de choses convenues….

—A Dieu ne plaise, sire! Suis-je ambitieuse? suis-je avide? me suis-je jamais mêlée des affaires de votre État? suis-je âpre à la curée des places et des largesses? me croyez-vous assez vaine, assez sotte pour oublier mon humilité? Sire, jugez-moi bien, je n'ai que votre opinion pour me consoler de celle des autres; rendez-moi du moins justice, et n'attribuez pas à des calculs le peu d'amertume qui s'exhale de mon coeur.

—Je sais, je sais, murmura Henri qui croyait au désintéressement de cette âme généreuse. Mais une plainte prouve que vous souffrez, et vous voir souffrir c'est la torture pour moi-même.

—Je n'en demande pas plus, dit vivement Gabrielle, et ce seul mot de mon roi me suffit. Dès que vous avez compris que je souffre, dès que vous me plaignez, je me déclare satisfaite, et vais travailler à me consoler, à me guérir de cette tristesse qui offusque vos regards.

En disant ces mots, elle redressa la tête et parut secouer dans la bise ses longs cils humides de quelques larmes.

—Ma pauvre Gabrielle, articula sourdement le roi, dont l'excellent coeur s'était pris à cette innocente supercherie, tu souffres, oui, je le sais; on te fait endurer en ce moment des injustices dont je m'aperçois plus que je ne le puis dire, à toi, la meilleure, la plus parfaite femme qui ait jamais approché d'un trône. Les coquins! ils ne savent pas apprécier cette âme qui, au lieu de se venger, pleure et puis se hâte de cacher ses larmes. Mais patience! je ne suis pas le maître chez moi, Gabrielle. Tout me presse et me domine. J'ai le Valois la Ramée, j'ai la duchesse scélérate avec tous ses Châtel. J'ai Mayenne en campagne. Il faut parer à tout. Ce n'est pas le temps de songer aux affaires de mon coeur. Patience… un jour viendra, marquise, où je serai au faîte: ce jour-là, c'est moi qui ferai la loi aux autres, et je ferai respecter Gabrielle. Je m'entends… je m'entends!

—Sire! s'écria la marquise, votre bonté va plus loin que ma douleur elle-même, pardonnez-moi. J'étais folle, j'étais misérable. Devrais-je ainsi jeter du fiel dans la coupe où Votre Majesté puise l'oubli de ses importants travaux? Non, sire, je suis heureuse, très-heureuse, j'ai dit tout cela par caprice, par humeur de femme. Je ne me plains de rien, pardonnez-moi. Et d'ailleurs, tenez, voilà le soleil qui perce les nues; il éclaire tout dans la nature; tenez, mon oeil brille; le rayon joyeux descend jusqu'au fond de mon coeur.

—Vous êtes une excellente femme, Gabrielle, murmura le roi ému en la baisant au front, et j'ai dit ce que j'ai dit.

Il achevait à peine, lorsqu'à l'extrémité de l'allée où ils se promenaient apparut le petit la Varenne, le digne messager secret d'Henri, dont la réputation était trop connue à la cour. Ce vertueux personnage tournait le dos discrètement et regardait des primevères et des giroflées avec une attention qui témoignait de ses goûts champêtres.

Le roi l'avait vu, mais s'était bien gardé de paraître l'apercevoir.