Se serait-elle trompée hier? A-t-elle eu cette vision? Espérance a-t-il vraiment promis ce départ, annoncé des chevaux, nommé ce quai désert?…
Être seule ainsi, abandonnée, dans les ténèbres, cette reine! dont la vie s'écoule goutte à goutte pendant l'interminable agonie de trois mille six cents secondes.
Elle n'y résiste plus, il faut sortir de ce doute horrible. Si Espérance s'est trompé d'heure, s'il a tardé… Oh! tarder quand il s'agit d'un pareil intérêt. Enfin tout est possible, mais Gabrielle au moins le saura.
Elle court chez Espérance; la rue de la Cerisaie n'est qu'à cent pas.
Elle arrive. Les portes sont ouvertes. C'est cela, ses chevaux vont sortir. Non. La cour est sombre, vide. Pas une lumière, pas une créature, pas un bruit dans le palais.
Gabrielle sent battre son coeur de la première inquiétude qu'elle ait encore éprouvée. Raison de plus pour qu'elle avance. Elle avance en effet.
Au péristyle, rien encore. Toujours des portes ouvertes.—Ah!… une lumière au fond des vastes corridors. Gabrielle n'écoute que son ardent courage. Elle marche.
Devant elle est une chambre fermée de portières, par l'entre-bâillement desquelles filtre un rayon lumineux: tant mieux, elle pourra voir sans être vue ce qui se passe dans cette chambre.
Deux hommes sont là. Que font-ils? L'un, assis, la tête dans ses mains; l'autre, à genoux; près d'eux, brûlent de grands flambeaux de cire. Mais, qu'y a-t-il donc de blanc entre les deux hommes?
Gabrielle entr'ouvre la portière pour mieux voir. À ce léger bruit, l'homme assis relève la tête, c'est Crillon; l'homme à genoux se lève, c'est Pontis. Tous deux poussent un cri en apercevant la duchesse. Entre eux est étendu Espérance vêtu de blanc. Espérance, beau comme l'ange funèbre: est-ce qu'il dort, si pâle? La biche inquiète le regarde, couchée à ses pieds.