—Ce soir, huit heures et demie, île Louvier.

Il était huit heures et un quart. La moitié du délai fixé à la Ramée s'était déjà écoulée.

Ce ne fut pas sans une émotion poignante qu'à huit heures et demie précises, Espérance, qui s'était rendu sur-le-champ à l'endroit indiqué, vit un bateau traverser le petit bras de rivière en face de l'Arsenal et paraître sous les ormeaux une femme soigneusement enveloppée dans une mante légère qui s'enroulait comme un voile autour de sa tête. Sous ce tissu brillaient les yeux noirs d'Henriette.

A l'entrée de l'île était restée Leonora, moins agitée que sa compagne, souriante, et qui, après avoir fait un signe au jeune homme, s'assit sur un tronc d'arbre renversé.

L'île Louvier était à cette époque une propriété particulière, un jardin, et souvent elle a porté le nom d'Entragues, car elle fut achetée par cette famille.

Espérance s'avança à la rencontre de la jeune fille, dont l'attitude gênée, la démarche roide n'annonçaient pas de bien favorables dispositions. Elle avait choisi un lieu de rendez-vous commode pour elle, et rassurant pour Espérance qui, en cas de piège, se sentait de tous côtés une retraite facile. Il ne s'agissait que de sauter dans la rivière.

—Vous m'avez appelée, dit-elle la première avec un accent froid et saccadé, me voici.

Il s'inclina.

—Vous devez supposer, mademoiselle, que pour vous causer ce dérangement il m'a fallu de graves motifs.

—Sans doute. Leonora m'a parlé de mon intérêt personnel, et je me suis demandé comment, par vous, mon intérêt pouvait être mis en jeu. Je me le demande encore.