Le jeune homme savourait donc le bonheur d'être aimé sans remords et sans obstacles; mais, pour ne rien omettre de ce que conseille la prudence, il avait acheté une petite maison dans le faubourg, feignant de s'y rendre avec un mystère que tout le monde était libre de surprendre, et il n'était bruit dans ce quartier isolé que des mules, des panaches, des mantes grises, des jolis pieds furtifs et des aventureuses pèlerines qui apparaissaient et disparaissaient dans cet ermitage. Le bruit courait, et Espérance n'en demandait pas davantage.
Gabrielle apparemment savait à quoi s'en tenir sur ces infidélités, et tout allait pour le mieux puisque les espions se trouvaient déroutés.
Nous ne dirons pas que le bonheur d'Espérance fut complet. Les amants s'engagent toujours au désintéressement, et l'essence même de l'amour est l'ambition et l'avarice. On ne demande rien, on désire tout, et pour peu que l'âme ne soit pas aussi parfaitement trempée que celle d'Aristide ou de Curius, le désir s'exhale et parle un langage qui contredit bientôt l'engagement qu'on avait pris.
Espérance recevait chaque matin de Gabrielle un souvenir. L'ingénieuse amie avait su varier ses envois avec cette délicate subtilité des femmes, qui jamais ne sont embarrassées en présence de l'impossible.
La biche et son collier avaient été suivis de fleurs d'Afrique, rapportées par le célèbre voyageur Jean Mocquet. La collection en était riche et avait défrayé plusieurs semaines. Puis, dans les intervalles, c'étaient une dentelle, un chien de race choisie, un bijou dont le travail ou l'antiquité étaient la seule valeur, une arme rare, une médaille, un marbre, un dessin, un manuscrit, un livre, quelquefois une étoffe, un jour des poissons bleus de Chine, une autre fois une carpe de Fontainebleau avec ses anneaux aux nageoires. Et chaque matin, Espérance attendait l'envoi avec un battement de coeur, et se demandait quelle idée aurait ce jour-là Gabrielle. L'idée était-elle plaisante, il riait, affectueuse, il soupirait. Quant aux messagers, c'étaient des marchands, des valets, des colporteurs, des femmes qui apportaient l'objet sans même voir Espérance, toutes gens qui, s'ils eussent été questionnés, n'eussent pu rien répondre, ne sachant rien.
Mais pour un amant jeune et tendre comme Espérance, le dédommagement de ce souvenir quotidien devait-il suffire? Aristide ne désirerait-il pas autre chose? Curius en acceptant les médailles, les biches et les carpes, ne penserait-il pas que Gabrielle possédait d'autres moyens de séduction plus séduisants encore? Or, le moment ne devait-il pas arriver où l'homme, naturellement insatiable, s'éveillerait, demanderait le double, le décuple de ce qui lui était offert, et changerait sa médiocrité, douce, inattaquable, heureuse, cette médiocrité dorée, contre une existence de soupirs, de voeux, de démarches périlleuses, de faux mouvements, qui trahissent vite l'amant et perdent l'amante? Peut-être ce moment était-il déjà venu?
Peut-être les ennemis d'Espérance ne s'endormaient-ils que sur cette probabilité.
Un soir d'été que Pontis, compagnon fidèle, suivait dans le jardin son Oreste impatient, et que tous deux semblaient embarrassés comme il arrive quand on a tant de choses à se dire qu'on voudrait taire, ou qu'on se gêne l'un l'autre, Espérance, après plusieurs tours de promenade, au bout desquels il espérait voir Pontis prendre congé, se jeta sur un gazon moelleux, et les mains sous la tête, les yeux attachés sur la nappe immense de l'azur des cieux, il parut oublier l'univers.
Pontis l'avait imité. Tous deux, côte à côte, se plongeaient dans la vague volupté de l'extase.
Le silence qu'ils gardaient n'était interrompu que par les murmures des oiseaux occupés à retrouver leurs nids.