L’Etat de Nebraska est une portion de ce vaste territoire désert des Etats Unis qui a pour limites le 40e degré de latitude au sud ; les territoires d’Utah, d’Orégon et de Washington à l’ouest ; au nord, le territoire de Minnesota ; les Etats d’Iowa et de Missouri à l’est. Le 25 mai 1854, un acte fut passé, que le président des Etats-Unis ratifia le 30 du même mois, par lequel acte la plus grande partie des terres des Indiens et tout le territoire au nord-ouest étaient formées en deux provinces, sous le nom de Nébraska et de Kansas. Le bill garantissait que les propriétés des Indiens de ces territoires seraient respectées. Diverses tribus indiennes de la Nébraska concédèrent le sol qu’elles occupaient aux Etats-Unis, Les Omahas, les Ottoes, par exemple, cédèrent dix millions d’acres, pour lesquels ils reçoivent annuellement vingt-cinq mille dollars pendant trente années ; ils se sont réservés pour eux-mêmes une étendue de six milles de largeur et d’une longueur indéfinie.

Nous avons déjà traversé plusieurs cours d’eau. Dans ces régions, les ponts sont inconnus, si ce n’est près des forts. Lorsque la rivière est profonde, ce n’est qu’une affaire de quelques instants pour les cavaliers. Les charriots passent avec plus de peine, et c’est souvent à force de cris et de coups que nous décidons nos mules à franchir le mauvais pas. Cela donne lieu quelquefois à des épisodes comiques, qui, à la halte suivante, servent de thème aux plaisanteries. Une fois, entre autres, un charriot, qui contenait les bagages de MM. Butler et Wyde, fut renversé, lorsqu’il était déjà engagé dans la rivière. Au milieu des efforts déployés pour le relever, la toile qui le recouvrait se rompit dans la moitié de sa longueur : une partie du contenu s’échappa et menaçait de s’en aller au fil de l’eau. Nous nous précipitâmes à l’envi, et ce fut au milieu des éclats de rire que s’accomplit cette pêche d’un nouveau genre.

Lorsque le cours d’eau que nous devons franchir n’est pas guéable, nous nous servons d’un grand canot en caoutchouc, qui fait partie de notre matériel de voyage. Les charriots, dont toutes les parties sont reliées entre elles par du cuir et du bois, sont démontés et placés dans le canot, ainsi que les bagages. Les chevaux et les mules, traînés à la remorque, passent à la nage. Quelquefois, cette opération demande une journée entière.

20 mai. — Nous avons atteint aujourd’hui le fort Kearney ; c’est le premier établissement de ce genre que nous rencontrons sur notre route. De là à San-Francisco, les constructions de cette nature se multiplient, surtout aux abords des Montagnes-Rocheuses et dans l’Orégon. Elles ont été élevées par le gouvernement des Etats-Unis sur tous les territoires du Far-West, au moment où le commerce des fourrures avec les tribus indiennes était très-actif. Ces forts, en général suffisamment garnis de troupes et de canons, sont une perpétuelle menace pour les Indiens, et servent en même temps de lieux de refuge et de repos aux chasseurs et aux émigrants. Ils sont, pour la plupart, de forme massive et quadrangulaire, avec d’étroites et rares ouvertures sur le dehors, les habitations donnant sur une cour intérieure. Les portes en sont épaisses et garnies de fer.

Le fort Kearney est situé sur l’un des bras de la rivière Platte, eu Nébraska, que, à partir de ce point, le sentier de la prairie côtoie jusqu’aux Montagnes-Rocheuses. En approchant du fort, nous aperçûmes une troupe de Pawnees, campés à quelques pas de la route. La plupart d’entre eux étaient accroupis et fumaient en silence dans des pipes grossières, qu’ils fabriquent eux-mêmes. A quelque distance, leurs chevaux broutaient en liberté. Parmi ces Indiens, je ne vis que deux femmes. Ces créatures, aux traits anguleux et au nez aplati, n’offraient aucune trace de beauté. Je remarquai cependant l’air de douceur et de résignation empreint dans leurs yeux noirs, remplis de vivacité. Cette expression du visage est d’ailleurs assez commune chez les Indiennes qui n’ont point encore atteint la vieillesse ; elle résulte de l’état d’infériorité que leur condition leur impose. Mais, chez les vieilles femmes, cet air doux et résigné fait place à quelque chose de haineux et de furibond ; et j’ai vu peu de types aussi prononcés de harpies et de mégères que dans les wigwams indiens.

Tous les guerriers qui faisaient partie de cette troupe étaient dans la force de l’âge. Malgré l’apathie et l’indifférence qui se peignaient dans leurs regards, lorsqu’ils nous aperçurent, on devinait sans peine que cette attitude n’était qu’affectée, et que les chevaux de plus d’un parmi nous excitaient leur convoitise. Car, pour certaines tribus du Far-West, telles que les Sioux, les Apaches, les Comanches, les Pawnees, le cheval a une valeur considérable. C’est à l’aide de leurs coursiers, qu’ils manient d’ailleurs avec une hardiesse et une dextérité incroyables pour quiconque n’en a pas été témoin, qu’ils se transportent rapidement à des distances considérables, pour accomplir un acte de vengeance ou de rapine, ou pour échapper à des représailles souvent trop méritées.

Avec un arc, des flèches et un tomahawk, ces Indiens étaient tous armés d’un mousquet, et portaient en sautoir une corne remplie de poudre, tandis qu’un petit sac contenant des balles, et brodé de fausses perles et de piquants de porc-épic, leur descendait sur la poitrine. Lorsque nous passâmes à côté d’eux, Hartwood, qui marchait à quelques pas derrière moi, vint se placer à mes côtés, et me dit à demi-voix :

« Regardez bien ces coquins, avec leurs airs contrits et doucereux, ce sont les plus incorrigibles voleurs du désert, et je serais bien surpris si, d’ici au fort Laramie, ils n’essayaient pas de nous jouer quelque tour. »

Je demandai à Hartwood quelques détails sur les mœurs de ces Indiens, avec lesquels il m’assura avoir eu plus d’un démêlé en sa vie.

« Ces pillards, continua-t-il, habitent de préférence le territoire de Nébraska. Cependant, ils sont connus dans le nouveau Mexique et les Montagnes-Rocheuses, où les entraîne souvent leur passion pour la rapine. Ils vivent principalement du produit de la chasse aux buffles, dans ces vastes prairies de l’ouest qu’ils franchissent avec une incroyable rapidité sur leurs fins coursiers, légers comme le vent. Ils sont courageux, infatigables, mais vindicatifs, cruels, rusés comme les Comanches et les Pieds-Noirs. Sur leurs gardes autant que les animaux du désert, ils sont sans cesse en observation, pour attaquer ou se défendre. Un petit nuage se montre-t-il à l’horizon, les Pawnees, qui voyagent par petites troupes, s’arrêtent, montent sur leurs chevaux et observent. Si c’est une proie qui se présente, ils fondent dessus. Dans le cas contraire, et si l’ennemi semble impossible à vaincre, ils battent prudemment en retraite, et se réfugient dans quelque bouquet de bois, ou derrière un pli de terrain, qui les dérobe aux regards ; ils attendent, pour continuer leur marche, la disparition de l’ennemi. »