CHAPITRE IV.
La vie des prairies. — Les indiens Ioways, Delawares et Osages. — Le désert. — L’Etat de Nebraska ; topographie et description. — Le fort Kearney. — Les Pawnees. — Les chasseurs de l’Orégon. — Un heureux coup de fusil. — Une alerte pendant la nuit. — Les chasses canadiennes ; récits du soir. — Les Mormons. — Un troupeau de bisons.
14 Mai. — Depuis quelques jours déjà, nous couchons à la belle étoile. Voici, d’ailleurs, à moins d’incidents ou d’accidents, notre vie de chaque jour. Nous quittons le campement peu de temps après le lever du soleil. Au bout de trois ou quatre heures de marche, nous faisons halte pour prendre un déjeûner, dont le thé, le pain et un peu de viande froide font tous les frais ; car nous avons emporté des derniers établissements du pain pour toute une semaine, et de la viande pour quatre jours au moins. Après cela, nous serons réduits aux conserves, au pemmican et au gibier que nous pourrons tuer en route. Nous marchons ainsi jusqu’à midi ; nouvelle halte, nouveau repas, mais cette fois plus substantiel. Nous nous arrêtons enfin deux heures avant le coucher du soleil dans l’endroit le mieux choisi pour camper. Les mules sont dételées, les chevaux dessellés, les charriots placés en cercle, les animaux mis au piquet, à quelques pas plus loin, où ils trouvent parfois une nourriture abondante, mais le plus souvent une herbe courte et serrée, qui suffit à leur sobriété.
Ces premiers arrangements terminés, nous prenons le repas du soir ; les groupes se forment selon les sympathies où les besoins de chacun. D’ordinaire, Hartwood, MM. de Cissey, Wyde, Sheppard, Butler et moi, nous nous asseyons à la même table, qui consiste en une toile cirée posée sur le gazon. Pour siéges, nous avons nos selles, les bâts des mulets ; ils nous servent aussi d’oreiller. Quelques sybarites sont assis sur de légers pliants. Après le repas, les pipes et les cigares s’allument ; on porte un dernier toast au pays et aux absents ; on regarde le soleil descendre à l’horizon, et la nuit couvrir peu à peu de ses voiles le désert immense ; on cause de l’Europe, des incidents de la journée, des mœurs américaines ; Hartwood nous raconte quelques-uns des épisodes de sa vie des prairies. Peu à peu les conversations cessent, les sentinelles sont posées pour veiller aux chevaux et à la sûreté de tous ; des ronflements sonores succèdent au bruit des voix. Si le temps est froid ou menace, nous rentrons sous notre tente ; s’il fait chaud, nous dormons sous la voûte étoilée. C’est l’heure où l’on n’entend plus que les bruits vagues du désert et de la nuit, les glapissements des coyotes on le cri de l’orfraie. Telle est et telle sera notre vie de tous les jours, jusqu’à notre arrivée à San-Francisco, dont quatre mois de marche nous séparent encore.
Maintenant, nous dormons tranquilles, sans redouter les Indiens voleurs de nuit. Les Delawares, les Ioways, les Kickapoos, dont nous traversons les territoires, sont encore à trop petite distance des établissements, et par conséquent trop facilement exposés à des représailles pour continuer ces habitudes de rapine enracinées chez la plupart des tribus indiennes du Far-West. Mais plus tard, en approchant des Montagnes Rocheuses, nous devrons redouter les Sioux, les Pawnees, les Blackfeets, les Crows, tribus puissantes et nombreuses, qui enlèvent parfois des partis entiers d’émigrants. Alors il faudra veiller sans relâche et sommeiller la main sur ses armes. Dormons donc en attendant des nuits plus menaçantes.
15 Mai. — Aujourd’hui, nous avons rencontré plusieurs troupes d’indiens Ioways, Delawares et Osages, se rendant aux établissements pour y faire des échanges. Les Delawares, tribu autrefois puissante, est peut-être celle qui a lutté le plus longtemps contre les envahissements de la civilisation. Alors ils comptaient de nombreux guerriers. Aujourd’hui, réduits à quelques centaines, ils végètent misérablement sur les bords du Missouri, et chantent les exploits de leurs ancêtres. Ils sont vêtus d’étoffes fabriquées par les Américains, et portent pour coiffure une espèce de turban.
Les Osages ont au contraire la tête nue et complètement rasée, à l’exception d’une touffe de cheveux où sont attachés des crins de cheval et des plumes d’aigle. Presque tous ont les épaules le cou et la poitrine nus, peints de différentes couleurs, et ornés de colliers de dents d’animaux sauvages. Je fus étonné de la vigoureuse stature et des formes remarquables de ces Indiens. Chez quelques-uns, la taille atteignait ou dépassait six pieds anglais.
17 Mai. — Depuis deux jours, nous sommes en plein Far-West, sur le territoire de l’Etat de Nebraska ; après-demain, nous arrivons au fort Kearney. Nous avons traversé la Rivière-Bleue et l’un de ses affluents. La Rivière-Bleue, un des tributaires du Missouri, prend sa source à quelques lieues du fort Kearney, et se jette dans le grand fleuve, un peu au-dessous du fort Riley, non loin de l’embouchure de la branche républicaine.
Aux limites du Kansas, le pays a changé d’aspect ; c’est bien la prairie avec ses ondulations recouvertes de gazons verdoyants ; peu d’arbres ; la place des cours d’eau est marquée seulement par un léger rideau de saules, de peupliers et de trembles. Sur tout cela, un soleil splendide, un ciel d’un bleu clair et limpide. Le long du sentier, je retrouve encore çà et là les végétaux qui croissent plus près du tropique. Les aloès balancent, sous l’effort d’une brise légère, leur hampe élancée ; des cactus, des saxifrages, des roses de prairies bordent le chemin. Toute cette nature est calme ; pas un bruit. Pourtant, à la halte de midi, nous entendons plusieurs coups de feu dans la direction du sud.
Hartwood pense que c’est un parti d’Indiens en chasse. Il entendait, nous dit-il, ces détonations bien avant que nos oreilles pussent les saisir. La vie des prairies a développé chez Hartwood, comme chez tous les Trappeurs et les Indiens, une perfection de sens inouïe. Il estime que, même en ce moment, où ces bruits sont perceptibles pour nos oreilles européennes, près de dix milles nous séparent des chasseurs. Au milieu de cette tranquille nature, le son court sans obstacles, et se perçoit à des distances considérables.