A quelques lieues d’Indépendance, nous aperçûmes les fertiles campagnes du Kansas. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, nos yeux ne rencontraient que des forêts épaisses, des plaines verdoyantes sillonnées par de nombreux ruisseaux ; aussi l’émigration s’est-elle jetée avec énergie sur les bords du Missouri et de la rivière Kansas, où l’on compte déjà une douzaine d’agglomérations qui bientôt prendront le nom de villes, entr’autres le fort Leawenworth, sur le Missouri, et Lawrence-City, sur le Kansas, qui est le centre de l’émigration des Etats de l’Est. Le long de ces deux rivières, et même à une quinzaine de milles des deux côtés, toutes les terres qui ont quelque valeur sont déjà prises, et, sur le Kansas même, les Settlers se sont avancés jusqu’à cinquante milles au-delà du fort Riley, où se joignent les deux branches principales du Kansas.
Jusqu’à une trentaine de milles du Missouri, les Indiens et les métis occupent les terrains, et il y a souvent de ce côté, comme sur les bords du Kansas, des luttes sanglantes entre les colons et les Indiens, ou entre les colons eux-mêmes. Chez ces derniers, elles sont fréquemment suscitées par les passions politiques. Quelque temps avant notre arrivée, il s’était accompli dans un meeting politique, non loin de Lawrence, un drame sanglant, dont un des témoins oculaires nous fit le récit pendant notre halte à Indépendance. Je le donne comme un aperçu curieux et véridique des mœurs de cette partie du Nouveau-Monde. Je laisse parler le narrateur :
« Lorsque la majorité du comité eut présenté son rapport sur l’objet de la réunion, le président du meeting annonça qu’il attendrait celui de la minorité avant qu’on ne prît une décision. Le shérif du comté, nommé Jones, s’approcha. Plusieurs personnes, qui se trouvaient sur la plate-forme, commencèrent alors à parler à la fois. Vainement le président s’efforça-t-il de maintenir l’ordre. Un M. Sherrard, qui se trouvait dans la foule, immédiatement en face de lui, voulait aussi parler. Il s’exprimait avec violence, et finit par monter sur la plate-forme inférieure.
» Sherrard était un jeune homme fortement bâti, ayant le teint très-coloré et une expression sauvage et turbulente. La crosse d’un revolver sortait de sa ceinture. Il s’écria dès l’abord, avec la plus grande agitation : Je dénonce ceux qui voudraient juger mes actions. Je dénonce ceux qui voteraient pour les résolutions de la majorité comme des menteurs et des lâches. » Il fit une pause et reprit : « Je dénonce tout homme présent ou absent, qui osera condamner ma conduite, comme un menteur et un lâche ! » Il suffisait d’un coup-d’œil pour voir qu’une bataille préméditée allait commencer. Des signes expressifs étaient échangés entre les compagnons de Sherrard.
» On pouvait voir des hommes passer la main sous leurs habits, pour faire tourner sur leur taille la ceinture de leur revolver. Evidemment la violence et les défis de Sherrard étaient une satisfaction pour beaucoup d’entre eux. Alors un M. Sheperd s’avança et dit qu’il voterait pour les résolutions, parce qu’il les trouvait justes : « Eh bien ! je vous dénonce comme un menteur et un lâche ! » s’écria Sherrard.
» A ces mots, il s’élança dans la foule comme pour se préparer au combat. Ils se trouvaient tous deux seulement à quelques pieds de moi. Je vis quelqu’un brandir une canne ; mais si ce fut Sheperd ou tout autre, c’est ce que je ne saurais dire, car, dans le même instant, la détonation d’un revolver se fit entendre. Sherrard avait tiré un pistolet et fait feu sur Sheperd.
» Ce qui suivit défie toute description. Sheperd tira son arme et fit feu une fois ; la balle traversa la foule au plus épais des combattants. Sherrard continua à tirer sur lui à plusieurs reprises, tandis que Sheperd, lui faisant face à moins d’un yard de distance, essayait de rendre le feu coup sur coup, son arme ratant toujours.
» Dieu sait combien firent comme eux. Imaginez un groupe d’hommes furieux, les yeux flamboyants, cherchant à choisir un ennemi, tous le revolver au poing ; les coups de pistolet se succédant au milieu des cris et des imprécations, les volutes de fumée s’élevant en spirales à chaque explosion de la poudre, et les blessés ou ceux qui ne croyaient pas avoir sujet de combattre, ou qui voulaient éviter les balles sillonnant l’air en tout sens, se précipitant pêle-mêle au dehors. Une balle, qui vint siffler à mes oreilles, me rappela que cette querelle n’était pas la mienne, et que la distance pouvait ajouter beaucoup au charme de la perspective. Je tournais le dos à Sherrard lorsqu’il tomba. J’entendis le cri : « Sherrard est tué ! » et, me retournant aussitôt, je le vis en effet étendu par terre et bougeant à peine.
» Je n’oublierai pas l’incident qui suivit presque immédiatement : un enfant, le fils du shérif Jones, âgé à peine de sept à huit ans, s’était élancé en avant ; son père était au milieu du groupe, et sa vue fit oublier tout danger au pauvre petit dans l’élan de son affection filiale. Il s’arrêta tout près de Sherrard, jeta un regard épouvanté sur cette figure immobile, puis, levant les bras vers son père, lui dit en pleurant : « Oh ! papa, venez, venez à la maison ! » Sa voix avait une intonation éloquente et attendrie au plus haut point.
» Cependant le feu cessa. La mort de Sherrard avait déconcerté ses associés. Les hommes du travail libre, craignant un massacre, s’étaient reculés pour être mieux ensemble, et leur attitude rendait évident que le combat, en se prolongeant, tournerait fatalement contre les amis de Sherrard. Il s’en suivit une désertion générale de la place. M. Sheperd avait reçu deux balles dans la cuisse et une violente contusion à la tête, que Sherrard lui avait faite avec le canon de son pistolet. Il fut emporté par ses amis. Sherrard n’était pas tout-à-fait mort, il respirait encore ; et, au moment où on le releva, il remua le bras ; mais il avait été atteint au milieu du front, et la cervelle sortait par la blessure. Deux personnes qui se trouvaient dans la foule furent atteintes, l’une au genou, l’autre à la main. Quand on songe au nombre des coups tirés et à la position des combattants au centre de la foule, il semble merveilleux que si peu de balles aient porté, et l’on se demande où ont passé les autres. »