Hartwood est un homme de cinquante ans environ, d’une taille au-dessus de la moyenne, et qui annonce dans toute sa personne une énergie et une vigueur peu communes. Son teint, profondément bistré par le hâle de la prairie, sa barbe courte, rude et serrée, ses cheveux abondants, lui donnent au premier abord quelque chose de farouche, tempéré par la douceur de ses yeux bleu foncé et un air de bienveillance empreint quelquefois d’une légère ironie. Une longue et mince cicatrice, causée par la blessure d’une lance indienne, lui divise le front. Bien qu’il ait vécu un grand nombre d’années avec des hommes aux mœurs et aux habitudes grossières et sauvages, tout annonce chez Hartwood une éducation fort rare chez ceux qui exercent sa pénible profession.
Lorsque nous entrâmes, William était assis sur un escabeau et occupé à recoudre avec une aiguille et du fil grossier une déchirure existant dans une veste de chasse en peau de daim, dont l’apparence annonçait de longues années de service. Il n’avait pour vêtements qu’une chemise en laine rouge et une culotte en cuir tanné. Dans un coin de la chambre était dressé un rifle au canon duquel pendait accrochée une ceinture qui soutenait un revolver et un bowie-knife. Sur le lit, gisaient pêle-mêle un épais bonnet en fourrure de martre du Canada, une énorme corne de bison remplie de poudre, une gibecière, d’où sortait le tuyau d’une pipe grossière, enfin un sac contenant des balles et une paire de mocassins.
Nous fîmes connaître à Hartwood le but de notre visite. Il parut d’abord peu disposé à accueillir notre demande ; sa troupe, composée de trente-deux personnes était, disait-il, déjà trop considérable. Le nombre, qui est souvent une garantie de sécurité dans un voyage au Far-West, peut devenir aussi un élément de discorde. De plus, cette expédition n’était pas seulement une simple conduite de voyageurs et de touristes, mais elle devait s’écarter sur certains points de la route suivie par l’émigration : trois personnes, parmi celles qui la composaient, ayant reçu d’une grande compagnie américaine le mandat d’explorer certaines parties à peine connues, ce qui augmentait nécessairement les dangers du voyage.
Toutes ces raisons nous faisaient désirer plus vivement être de la partie, et au moment où M. de Cissey s’exprimait dans ce sens, Hartwood l’interrompant tout-à-coup : Pardon, nous dit-il, mais à l’accent avec lequel vous parlez notre langue, il me semble que vous êtes Français. Nous confirmâmes cette opinion. A cette déclaration, le Trappeur nous tendant la main : C’est chose convenue, messieurs, continua-t-il, nous irons ensemble en Californie. J’aime les Français ; je suis Canadien, et ma mère était Française. La conversation une fois posée sur ce ton, nous demandâmes à Hartwood quelques détails sur son existence, et comment il avait été amené à embrasser cette profession, qui passionne souvent au plus haut point ceux qui l’ont goûtée quelque temps. Après avoir accepté un cigare qu’il alluma au feu d’un briquet assez primitif :
Je suis, nous dit-il, le fils d’un ministre protestant, qui habitait Montréal, dans le Bas-Canada ; ma mère, aussi de la religion réformée, descendait d’une de ces familles françaises que la révocation de l’édit de Nantes contraignit à l’exil. Elle mourut deux ans après ma naissance. Mon père me destinant à suivre la même carrière que lui, commença mon éducation et m’envoya l’achever à Québec. Arrivé à vingt ans avec une santé de fer, une imagination assez vive et un corps qui semblait ne redouter aucune fatigue, je résolus de me faire missionnaire et d’aller porter la parole divine chez les Indiens, lorsqu’un livre, tombé par hasard entre mes mains, me révéla les dangers et les jouissances de cette vie de Trappeur, qui me séduisit, et que j’ai embrassée. Jusqu’alors j’avais bien vu, dans les rues de Québec ou de Montréal, ces hommes aux formes athlétiques, tout habillés de cuir, armés jusqu’aux dents, venir échanger leurs fourrures contre de la poudre et du plomb, et repartir ensuite pour le désert. J’en interrogeai quelques-uns et leurs récits achevèrent ce que le livre avait commencé. Depuis trente années, tour-à-tour trappeur, chasseur de bisons et d’Indiens, pionnier, batteur d’estrade, j’ai parcouru les solitudes américaines depuis la baie d’Hudson et le lac de l’Esclave jusqu’au Texas, du lac Ontario à la Sierra-Nevada californienne ; chassant quelquefois des mois entiers seul et pour mon propre compte, quelque fois engagé au service de la compagnie de la baie d’Hudson ; tantôt accompagnant les chercheurs d’or dans les solitudes brûlantes et mortelles du Nouveau-Mexique. J’ai pendant deux années vécu avec le brave colonel Frémont, un des nôtres, car il y a vingt ans à peine il n’était qu’un simple trappeur. J’ai exploré avec lui l’Utah, l’Orégon, la Sierra-Nevada, à la recherche d’une route pour ce fameux railway du Pacifique, qui doit relier les deux Océans. Depuis trente années, j’ai vu bien des spectacles sublimes et terribles ; je me suis trouvé bien souvent seul avec le désert, à mille lieues de toute civilisation, ne relevant que de Dieu et de mon fusil. J’ai dormi dans les montagnes brumeuses, couché près des volcans en travail de cette mystérieuse contrée. J’ai vu le soleil se lever sur des déserts sans bornes, des prairies en feu et des scènes de carnage ; et chaque fois j’ai béni la Providence, qui m’a donné, pour vivre ainsi, la santé, le courage et la liberté.
Maintenant, messieurs, parlons de notre prochain départ. Dans quatre jours, nous nous mettrons en route. Procurez-vous d’ici-là ce qui vous manque encore. Occupez-vous d’acheter trois solides chevaux, ayant déjà fait le voyage du Far-West, et qui puissent supporter en cas de besoin l’odeur des Indiens et des bêtes fauves. Ayez de bonnes armes, des munitions, un costume solide, chaud et léger tout-à-la-fois, et surtout des chemises de laine ou de flanelle, nécessaires au milieu des températures variables que nous aurons à traverser. Voilà l’indispensable.
Nous quittâmes Hartwood, enchantés du résultat de notre visite. Nous achetâmes trois chevaux à un parti d’Américains revenus depuis un mois de Californie. Ces animaux étaient bien reposés, et capables de supporter de nouvelles fatigues. Mes armes se composaient d’une excellente carabine à tige, à balles cylindro-coniques, d’un fusil double, du calibre 14, se chargeant par la culasse et par le canon, dans le cas où les cartouches seraient épuisées, d’un revolver à six coups, et d’un solide bowie-knife, à manche de corne. J’emportais avec cela vingt-cinq livres de poudre fine, du plomb et des balles. Qu’on ne voie point dans ce formidable armement la crainte exagérée de dangers possibles, mais non certains. Ces dispositions paraîtront toutes simples, si l’on songe que je devais, pour aller et revenir, rester une année au désert, et que nous comptions sur nos fusils pour subvenir, le plus souvent, à nos moyens d’existence. Mon costume, veste, culotte, et longues guêtres, était d’un cuir souple et résistant, ne gênant en rien les mouvements du corps. Un chapeau mexicain, en poil de vigogne, le complétait. Nos bagages, nos munitions, nos armes de rechange, ainsi qu’une tente de voyage, pouvant se monter et se démonter en quelques minutes, devaient être portés sur des charriots attelés de mules. La partie solide de nos provisions se composait de biscuit, de conserves de viandes et légumes, de sucre, de riz, de thé, et de pemmican, viande séchée et réduite à un mince volume. Nous emportions, avec cela, du rhum et du brandy qui, purs ou mélangés d’eau, devaient être, avec le thé, notre seule boisson. Dans une poche intérieure de ma veste était renfermée une pharmacie contenant des lancettes, une sonde à blessures, un rasoir, du laudanum, de l’alcali volatil, et du quinquina.
La veille de notre départ, nous assistâmes à une réunion générale des personnes qui composaient notre caravane, et nous pûmes faire connaissance avec nos compagnons de voyage. La plupart étaient négociants, chasseurs ou émigrants. Quelques-uns nous quitteraient en route, pour commercer avec les tribus indiennes, séjourner chez les Mormons du grand Lac-Salé, ou s’établir dans les parties nouvellement habitées de l’Orégon ; d’autres, allaient chercher la fortune dans les placers californiens, ou exercer une industrie à San-Francisco. Nous nous liâmes principalement avec MM. Wyde, Sheppard et Butler, chargés d’une exploration importante par une grande compagnie, qui compte parmi ses fondateurs des membres influents du sénat de Washington. Ces trois messieurs se rendaient à San-Francisco, où ils devaient séjourner plusieurs mois.
Nous partîmes, le 4 mai 1858, à cinq heures du matin, de Jefferson-City, nous dirigeant sur Boonville, que nous atteignîmes le même jour. Trois autres journées de marche nous conduisirent à Lexington et à Indépendance, dernière ville de l’Etat de Missouri. Le 9, à midi, nous franchissions la frontière est du Kansas, et nous entrions dans le Far-West, sur le territoire des Indiens Delawares.
A Indépendance, la route que nous avions suivie jusqu’alors se divise en deux branches ; celle du sud, après avoir traversé le Kansas dans sa longueur de l’est au sud-ouest, se dirige sur Santa-Fé, dans le nouveau Mexique, en contournant le pâté montagneux de la Sierra-Moro, et, redescendant brusquement au sud, côtoie le Rio Grande del Norte, pour entrer dans la province mexicaine de Chihuahua. La branche du nord, après avoir coupé l’angle nord-est du Kansas, traverse l’Etat de Nébraska en suivant, jusqu’aux premiers chaînons des Montagnes-Rocheuses, la vallée de la rivière Plate ou Nébraska, de là se dirige, à travers l’Orégon, sur la Californie, où elle effleure les limites de l’Etat de Washington, et gagne enfin San-Francisco, par la vallée du Sacramento, après un parcours de treize cents lieues environ.