En entendant ces paroles, j’oubliai complètement ma fatigue et mon désir de rester quelques jours à Saint-Louis. Au bout d’une heure, j’avais fait la connaissance de ces messieurs. Nous passâmes ensemble le reste de la journée. M. de Cissey m’apprit que des affaires d’intérêt l’appelaient en Californie, où il avait depuis quelque temps des capitaux engagés. Au lieu de se rendre directement de France à San-Francisco, il avait voulu visiter une partie des Etats-Unis, et faire le voyage de l’Ouest. Sur le Steamboat qui l’amenait de Liverpool à New-York, il s’était lié avec l’un des rédacteurs d’une revue anglaise, chargé de faire en Amérique de sérieuses études sur le commerce et l’industrie. Après avoir parcouru ensemble une partie des Etats du Nord et du Sud-Ouest, ils allaient se quitter, l’un pour prendre la route de l’Ouest, et le second pour redescendre au Sud.
Le peu d’heures que je passai à Saint-Louis furent employées à faire quelques acquisitions indispensables pour le voyage, M. de Cissey m’ayant assuré que nous pourrions les compléter à Jefferson-City. Je n’eus donc point le temps de visiter Saint-Louis, et d’étudier quelque peu cette ville, qui sera bientôt la reine de l’Ouest, tant sont rapides son développement et sa prospérité. Pour donner quelques détails sur son état actuel, j’ai recours aux notes que m’a obligeamment communiquées M. Tyler.
Saint-Louis est situé sur le Mississipi, à vingt milles au-dessous du point où le fleuve reçoit les eaux noires et épaisses du Missouri.
Il fut fondé en 1746 par Laclède, et nommé Saint-Louis en l’honneur du pieux monarque français, d’autres disent en l’honneur du souverain régnant. Jusqu’en 1804, époque où il devint un village des Etats-Unis, ce n’était qu’un assemblage de huttes habitées par des Trappeurs, qui disputaient aux Peaux-Rouges les dépouilles des forêts, ou qui, par un trafic plus adroit qu’honnête, échangeaient de mauvais rhum, de méchante eau-de-vie, d’exécrables carabines contre d’excellentes fourrures revendues ensuite fort cher sur les marchés de l’Europe.
La première maison de briques bâtie à Saint-Louis fut élevée en 1818 ; un bateau à vapeur aborda pour la première fois dans cette ville en 1819, après avoir mis six semaines à remonter le Mississipi. Ce voyage se fait maintenant en six jours ; avant l’emploi de la vapeur il se faisait en six mois. En 1820, Saint-Louis ne comptait pas plus de cinq mille habitants ; lors de mon passage, la population était de cent quatre-vingt mille âmes. Anglais, Irlandais, Allemands, émigrants américains venant du Massachusetts, du Connecticut et d’autres provinces de la Nouvelle-Angleterre, renforcent chaque jour cette population, et par leur concours, ajoutent à sa prospérité. Cette foule développe les ressources des grandes et fertiles régions qui s’étendent du Mississipi aux Montagnes-Rocheuses et jusqu’aux sources du Missouri.
Il y a encore à Saint-Louis des citoyens propriétaires de terrains en ville vendus par le gouvernement au prix d’un dollar un quart (6 fr. 25 c.), il y a quarante ans. Ces lots, en conséquence de l’énorme progrès de la valeur foncière, ne se cèdent plus maintenant au-dessous de six cents à mille dollars le pied de façade, et sont couverts de magnifiques bâtiments, des palais du commerce. La fortune, les millions entassés ne tarissent pas l’ardeur des colons du Missouri. Pour augmenter leurs richesses, ou plutôt pour obéir à un besoin de conquêtes perpétuelles sur la nature, ils s’avancent dans les terres, disputant pied à pied le terrain aux Indiens. Toujours en lutte, à peine vainqueurs, ils combattent déjà pour la défense de leurs conquêtes.
Au-dessus de lui, Saint-Louis commande à la navigation du Missouri sur une étendue de deux mille milles, et à celle du Mississipi jusqu’aux chutes de Saint-Anthony. Au-dessous de lui, il commande au Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans et au golfe du Mexique.
La levée ou quai de Saint-Louis borde le fleuve sur une longueur de près de six milles. Aucune ville du monde n’offre aux yeux du voyageur un aussi vaste assemblage de steamboats fluviaux que la cité de Saint-Louis. Ces navires, comme tous ceux du Mississipi ou de l’Ohio, sont d’une construction particulière. Ils sont peints en blanc et ont deux tuyaux noirs pour laisser échapper la fumée de leurs fournaises. Ils sont construits pour voyager sur les fleuves, et conviendraient peu à la navigation maritime, surtout si le vent soufflait avec quelque violence. Mais ils sont parfaitement organisés pour leur service, et sans les collisions que leur course rapide à travers le brouillard rend plus fréquentes encore que les explosions de chaudières, ce serait le mode de voyager le plus agréable en Amérique.
Saint-Louis a deux théâtres et les deux plus belles salles de lecture des Etats-Unis. Il y a toujours dans cette ville une quantité considérable de Mormons, qui y retrempent leurs forces avant de partir pour leur lointain pélerinage du Lac-Salé. Généralement, ils restent une année à Saint-Louis. Comme ce sont, pour la plupart, des ouvriers et surtout des mécaniciens, ils trouvent facilement à s’occuper. Quand ils ont amassé la somme nécessaire pour gagner l’Utah, ils quittent Saint-Louis, chargés des dépouilles des gentils.
Le lendemain, vers le soir, nous arrivâmes à Jefferson-City. Cette ville, située à quarante lieues environ de Saint-Louis, lui est reliée par un chemin de fer, le seul railway qui pénètre aussi loin dans la direction de l’Ouest. Jefferson est en quelque sorte le point le plus avancé de la civilisation aux limites du désert ; Boonville, Lexington et Indépendance, que l’on rencontre ensuite avant d’atteindre le Kansas, et le sentier du Far-West, ne méritent pas le nom de villes. La plupart des expéditions californiennes, qui, il y a quelques années, s’organisaient à Saint-Louis, prennent maintenant Jefferson-City pour point de départ. Aussi les rues de Jefferson sont-elles continuellement sillonnées par une foule d’émigrants, de Trappeurs et d’Indiens, population bizarre et bigarrée, avec laquelle j’avais hâte de faire connaissance. Aussitôt arrivés et casés dans un log-house, nous nous fîmes indiquer où posait pour le moment William Hartwood ; une heure après, nous frappions à la porte de sa chambre. Une voix nous cria : Open the door ! et nous nous trouvâmes en présence du trappeur.