Une autre ville a grandi sur le lac Michigan en même temps que Chicago, c’est Milwaukee dans l’état de Wisconsin. Ce pays était solitaire il y a peu d’années et ne contenait qu’une population errante de trappeurs et d’indiens. La fondation de Milwaukee date de 1835 ; en 1846 elle ne comptait que 1,800 habitants, elle en a aujourd’hui soixante mille ; et il est certain qu’elle suivra longtemps encore cette progression.
Milwaukee est assise à l’embouchure de la rivière de ce nom, à trente lieues nord de Chicago. La couleur paille des briques employées à la majeure partie des constructions donne à cette ville quelque chose d’agréable, que de nombreux jardins viennent encore accroître. Milwaukee possède aussi une grande quantité d’églises, des écoles, un institut universitaire, des orphelinats et diverses institutions de bienfaisance. Elle est complètement éclairée au gaz. Toute ville naissante, en Amérique, commence par se doter de trois choses : le gaz, une Bourse et un chemin de fer.
Le spectacle que m’offrait en ce moment cette partie des Etats-Unis, est un de ceux qui m’ont le plus intéressé pendant mon voyage. Rien en effet ne donne une plus haute idée de l’activité proverbiale des Américains, et de l’avenir de leur pays, que de voir des déserts se couvrir en quelques années de villes riches et populeuses qui deviennent bientôt un centre d’industrie et de commerce.
En quittant Chicago pour gagner Saint-Louis, je fis part de ces impressions à un Américain, mon compagnon de voyage ; elles amenèrent sur ses lèvres un sourire de contentement. Pour l’Américain, il existe une préoccupation constante : c’est l’Amérique ; vanter son pays en sa présence, c’est faire naître chez lui une vive satisfaction.
— Le centre de l’Union, me dit mon interlocuteur, se déplace tous les jours. Il n’est déjà plus sur les bords de l’Ohio, il est sur les rives du Mississipi, et s’avance incessamment à l’Occident. Les Etats de l’Ouest ne tarderont pas à l’emporter en puissance et en richesse sur tous les autres réunis. Le Wisconsin se fait remarquer entre tous par le développement inouï de son commerce et de son industrie. L’Iowa marche presque aussi rapidement dans la voie du progrès. La construction d’un village est là-bas l’affaire de quelques jours : dès qu’une maison élève son faîte au-dessus de la végétation environnante, d’autres viennent se grouper à l’entour ; les bois tombent sous la cognée et sont bientôt remplacés par des champs fertiles. On semble, dans ce pays, vivre en dehors de la réalité ; les changements s’y succèdent presque à vue d’œil. En quatre années, Kéokuk, sur le haut Mississipi a décuplé sa population. Le Minnesota, situé aux dernières limites de la civilisation, non loin des déserts et des lacs de la Nouvelle-Bretagne, est aussi appelé à de grandes destinées. Si la providence donne encore aux Etats-Unis un siècle de prospérité ; et si les besoins nouveaux, provoqués par les jouissances de l’esprit, viennent ensuite combattre et surmonter le culte des intérêts matériels, c’est alors que l’Amérique tiendra chez les nations civilisées la place qui lui revient de droit.
CHAPITRE III.
Saint-Louis en Missouri ; histoire et description. — Jefferson-City. — Hartwood le Trappeur. — Une vocation. — Préparatifs de départ. — Le Kansas ; aspect et colonisation. — Un duel au revolver ; mœurs du Kansas.
Le 29 avril 1858, j’arrivai à Saint-Louis en Missouri, pensant m’y reposer pendant quelques jours du voyage à outrance que j’avais fait depuis New-York. Mais à peine étais-je assis à la table de l’hôtel, où je m’étais installé, que j’entendis la conversation suivante s’engager en français entre mes deux voisins, dont l’un était évidemment mon compatriote, tandis que le second accusait par son accent une origine anglaise.
— Eh bien ! Cissey, vous nous quittez donc bientôt ; votre séjour à Saint-Louis aura été plus court que vous ne le pensiez.
— En effet, répondit le Français ; mais j’ai appris aujourd’hui qu’une occasion vraiment unique s’offrait à moi pour la Californie, et je veux être rendu après-demain à Jefferson-City pour en profiter. Un Trappeur canadien, bien connu dans l’Ouest, nommé William Hartwood, qui, il y a quelques années, accompagna le colonel Frémont dans ses derniers voyages d’exploration, organise en ce moment une expédition pour la Californie. Elle sera, m’a-t-on assuré, composée d’un petit nombre d’hommes choisis et déterminés ; je suis décidé à en faire partie, si cela m’est possible.