Lors de ma première promenade dans New-York, j’avais remarqué le policeman américain, si différent par la tenue et les mœurs de ses collègues de Londres ou de Paris. Le policeman de New-York est généralement nommé en récompense de quelque service rendu à l’occasion des élections, et il regarde sa situation comme un droit acquis au parti auquel il appartient, et dont celui-ci a la disposition. Son importance politique et son importance personnelle comme citoyen ne s’effacent jamais. Il porte bien un uniforme, mais il dédaigne de le boutonner suivant la mode militaire, et préfère laisser à découvert son linge blanc et ses diamants de Californie, qu’il fait voir avec ostentation. Mettre les mains dans la poche est une grave faute au point de vue de la tenue militaire, le policeman de New-York les met à peine ailleurs ; il fume constamment, et s’il rencontre un ami, il boit volontiers avec lui ; il cause, plaisante au coin des rues, sur le bord des portes avec la nonchalance d’un homme qui connaît les droits que la constitution lui a garantis, et sait comment il les revendiquera.
Quand on le voit à son poste, au lieu d’être un officier refrogné de la loi, disposé pour son tour de service, c’est simplement Tom, Dick ou Harry, du troisième ou sixième ward, avec lequel on a bu la veille un Mint-Julep, et qui prétend à la prochaine élection concourir pour une justice de paix, ou pour un siége à la législature. On l’accoste familièrement suivant l’habitude, sans être le moins du monde arrêté par son caractère officiel. Il n’est pas le serviteur de l’Etat, et il se croirait insulté si on l’appelait ainsi. Il est le candidat de son parti ; et c’est à lui qu’il reconnaît devoir son premier hommage. C’est pour lui un point d’honneur de se servir de sa position en vue de son propre intérêt. La pensée de vivre et mourir simple employé de police n’a jamais été dans son esprit. Cette place est pour lui la première marche, soit pour entrer au Congrès, soit pour obtenir une ambassade étrangère, soit jusqu’à ce qu’il puisse se faire admettre au barreau. En un mot, c’est un excellent garçon, d’un grand bon sens, d’un grand cœur, rempli du désir honnête et honorable d’améliorer sa position ; mais ce n’est pas un policeman.
Tel est le portrait d’ailleurs fort original et très-ressemblant que traçait du policeman, quelques jours après mon arrivée, le New-York-Daily-Times.
Une des merveilles de New-York, est le fameux aqueduc de Croton, qui alimente toute la ville d’une eau excellente et limpide, bien supérieure à la plupart des eaux qui desservent les plus grandes villes de France. Avant d’avoir vu ce travail remarquable, je le connaissais déjà par le Transatlantic-Wandering, du capitaine Oldmicon.
L’aqueduc de Croton est un sujet d’orgueil pour les New-Yorkers, et ils ont lieu en vérité d’être fiers de cette entreprise gigantesque, qui amène de 40 milles nord, sans s’inquiéter des vallées, et des rivières, et d’un niveau plus élevé que celui de leurs plus hauts monuments, une eau de source pure et limpide en si grande abondance, qu’elle suffit, et au-delà, aux besoins de la capitale des Etats-Unis. New-York compte aujourd’hui 800,000 habitants, et la quantité consommée égale à peine le cinquième de l’approvisionnement.
Ce superbe monument d’utilité publique commence à la rivière de Croton, dans le comté de West-Chester, par un réservoir situé à cinq milles de l’Hudson. L’aqueduc se continue par des tunnels au travers des rochers et par des levées au-dessus des vallées jusqu’au Harlem ; il n’est plus alors qu’à sept milles et demi de New-York. Le réservoir de New-York couvre trente-cinq acres, et contient cent cinquante millions de gallons. De là, l’eau est conduite par des tuyaux en fer dans un autre réservoir ou distributeur ; et la distribution des eaux se fait par des conduits en fer placés assez profondément en terre pour qu’ils ne puissent être atteints par la gelée, et il est curieux de voir avec quelle force prodigieuse l’eau s’élève lorsqu’on enlève l’obstacle qui la retient.
De toutes les villes du monde, il n’en est peut-être pas une qui soit dotée d’environs plus pittoresques que New-York. Si l’on se place sous le 43e degré de latitude, au nord de l’équateur, et le 74e, à l’ouest de Greenwich, et que du sommet du mont Emmons, à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer, on embrasse une étendue de cent milles de diamètre et d’une circonférence triple, on aura tracé les limites d’un vaste plateau bordé par une immense vallée ; à l’ouest, le Val-Champlain ; au sud, les Mohawks ; à l’est et au nord, les vallées de la rivière noire et du Saint-Laurent. On a sous les yeux le comté d’Hamilton tout entier et des portions de ceux de Waren, d’Essex, de Clinton, de Franklin, du Saint-Laurent, de Lewis et d’Herkimer.
Ce plateau est un lieu favorable à l’observation, bien propre à charmer les poètes. La vue y est agréablement reposée, la variété lui épargne toute fatigue. Des marécages humides, des collines arides, de hautes montagnes, de profondes vallées, des plaines immenses, de longues chaînes rocheuses, des rivières calmes, des cataractes impétueuses, un lac à l’aspect reposé et sans rides, ou bien une nappe d’eau que le vent soulève en vagues écumantes ; un coucher du soleil au milieu de la nature calme et silencieuse ; ici le vaste lac, là l’Océan, des forêts sans limites, des gouffres sans fond, des pics infranchissables, des montagnes ombreuses, des ondes argentées, tel est le tableau majestueux et sublime qui s’offre aux yeux fascinés.
En quittant New-York, je visitai successivement Boston, surnommé la Nouvelle-Athènes, patrie de Franklin, pleine des souvenirs de la guerre de l’indépendance, puis les bords de l’Hudson, le Niagara, le lac Ontario et ses îles verdoyantes, qui semblent flotter sur les eaux limpides, le lac Erié et Détroit, le lac Michigan et Chicago.
Le lac Michigan n’a pas l’aspect majestueux et pittoresque des lacs Erié et Ontario. A mesure qu’on avance vers l’ouest, la nature devient plus uniforme, et se pare de moins vives couleurs. Les bords du Michigan ont quelque chose de sauvage et se composent de plages sablonneuses et tristes, où vient s’arrêter une eau verdâtre, qui semble lourde. Aussi la ville de Chicago, avec son activité, ses jolies maisons en bois, ses jardins, ses nombreuses églises, forme-t-elle un contraste assez vif avec le paysage qui l’environne. Il y a vingt ans, Chicago n’était qu’un village ; elle est devenue aujourd’hui un point central d’où rayonnent de nombreux chemins de fer, et le plus vaste entrepôt de blé qui soit au monde. En 1840, Chicago ne comptait que 5,000 habitants, il renferme aujourd’hui plus de 100,000 âmes, et est relié à la navigation du Mississipi par un canal de trente lieues qui communique avec l’Illinois, un des affluents du grand fleuve.