C’était à Washington que je devais quitter l’Ontario et son excellent capitaine pour atteindre par voie de terre les états de l’extrême nord et les lacs du Canada. Ce ne fut pas sans émotion que je me séparai de Fergusson et que je dis adieu à son vaillant navire. A ce moment il me semblait que le dernier lien qui m’attachait à l’Europe venait de se rompre. Je me trouvais désormais isolé sur le vaste continent américain, et au moment d’entreprendre un voyage de deux années, devant lequel reculerait plus d’un homme déterminé. Mais je repris courage et résolus de quitter le lendemain Washington et de gagner New-York en toute hâte. La première quinzaine de mars venait de s’écouler, et je devrais être rendu pour le 1er mai à Saint-Louis en Missouri, si je voulais faire partie d’une de ces expéditions qui s’organisent chaque année pour le Far-West et la Californie.
Le lendemain, de bon matin, je louai dans le port un canot monté par deux rameurs vigoureux, et je passai quatre heures fort agréables en visitant l’embouchure du Potomac, qui n’a pas, au-dessus de Washington, moins de trois milles de largeur. Des deux côtés du fleuve s’élevaient des hauteurs boisées, éclairées par un magnifique soleil de printemps. Une quantité considérable d’embarcations et de navires de toutes tailles entraient dans la rivière, ou en sortaient, et je saluai deux ou trois fois le pavillon français aux mâts de quelques uns de nos vaisseaux de commerce. J’apercevais au loin les marais de la baie couverts de bandes immenses de sauvagine. J’étais transporté en voyant cette activité, ce fleuve majestueux, cette admirable nature. De temps en temps passait, non loin de nous, un de ces grands Steamboats, qui naviguent sur le Potomac, et réunissent à la modicité du prix du transport une confortable élégance et une table bien servie.
CHAPITRE II.
New-York. — Broadway, Wall-Street. — Le gibier à New-York. — Le policeman américain. — L’aqueduc de Croton. — Les environs de New-York. — Le lac Michigan. — Chicago. — Milwaukee. — Les jeunes cités américaines.
Deux jours plus tard, j’étais à New-York après avoir seulement entrevu, Baltimore et Philadelphie. Je descendis dans l’un des magnifiques hôtels de Broadway, qui est avec Wall-Street une des plus admirables rues de New-York. Wall-Street est véritablement le centre et le cœur de la spéculation américaine, des banques et du commerce de railway et de toutes les affaires qui s’y rattachent. C’est l’exchange, la Bourse du nouveau monde, et ce lieu présente de neuf heures à trois heures un aspect d’activité que l’on comprendra en se rappelant que les Anglo-américains sont spéculateurs comme les Anglais, et ardents comme les Français. La rue était d’abord au centre de la cité ; mais par suite de l’extension rapide de New-York au nord et à l’ouest, elle se trouve presque à l’une de ses extrémités. Elle part de la partie basse de Broadway, près l’église de la Trinité, et se termine aux quais d’East-River. Elle est bordée de quelques beaux monuments en pierre et marbre, occupés par des banques et diverses administrations.
Au bas bout de Wall-Street abondent les colis d’exportation. C’est là que viennent aborder ces immenses steamers capables de recevoir commodément des milliers de passagers, outre des voitures, des wagons et du bétail, et qui partent avec une régularité d’omnibus tous les quarts d’heure pour Brooklyn. L’East-River, entre New-York et Brooklyn, est trop large et trop profonde pour qu’un pont puisse y être jeté. Brooklyn est une cité tranquille, propre, élégante, offrant un très-remarquable contraste avec New-York. Il est principalement composé des résidences particulières des marchands et négociants qui désirent trouver le calme et le repos, sans cependant s’éloigner du théâtre de leur activité et de leurs fatigues.
Broadway est l’une des plus larges et, sous certains rapports, l’une des plus belles rues du monde, et la plus splendide voie de l’Amérique. Elle est bordée de palais de pierre, de marbre, de fer, qui sont dignes de loger des rois, et sont tout simplement des manufactures.
Tels sont les environs de la demeure provisoire que je m’étais choisie à New-York ; et j’étais encore sous l’impression de cette grandeur, lorsque je m’aperçus qu’il était l’heure de rentrer à l’hôtel pour dîner à la table d’hôte ; mon estomac et mes jambes m’avertissaient d’ailleurs que j’avais fait au moins trois lieues dans la matinée. Un omnibus me conduisit rapidement devant la porte de mon gîte, et le dîner était déjà servi lorsque je me présentai pour en prendre ma part. Je fus frappé de la quantité de gibier qui figurait sur notre table, et c’est avec raison, je crois, qu’on peut regarder New-York comme une des villes du monde les mieux approvisionnées en gibier. L’Est, l’Ouest et les Canadas sont ses tributaires, et il n’est pas jusqu’à l’Europe qui ne contribue aussi par ses faisans anglais et les coqs de bruyère écossais à la recherche des tables de cette grande cité. La venaison se trouve sur tous les marchés en approvisionnements considérables, Les daims sont l’espèce la plus abondante et la plus estimée ; les cerfs n’y sont jamais rares dans la saison. En hiver ils arrivent de l’Ouest, tout dressés et conservés par la gelée. Les perdrix abondent depuis le mois de septembre jusqu’aux 5 janvier, époque à laquelle la vente en est interdite par la loi. On les chasse dans toutes les campagnes environnantes ; mais principalement dans l’Est. Les cailles ne sont point, en Amérique, de passage comme en France ; pendant l’hiver on les traque sur la neige en quantités immenses dans les plaines de l’Ouest. Le coq de bruyère et la poule des prairies viennent exclusivement de l’Ouest. En hiver, où ils sont les plus abondants, on les prend par compagnies au panneau. New-York en absorbe un nombre énorme.
Il y a peu de lièvres aux Etats-Unis. C’est à peine si on en trouve quelques-uns dans l’Etat de New-York et dans le Rhode-Island. Le Canada seul en possède en assez grande quantité, L’espèce en est beaucoup plus petite et la chair moins estimée qu’en Europe. En hiver leur robe devient blanche.
Les canards sauvages d’Amérique sont renommés à juste titre, Tel est par exemple le canwas-back, qui n’existe que de ce côté-ci de l’Atlantique. Le goût particulièrement exquis de ce gibier est attribué au céleri sauvage dont il se nourrit presque exclusivement sur les rivières Susquehannah et Potomac, ainsi que dans la baie de Chesapeake. Après le canwas-back, le canard le plus estimé est le tête rouge (redhead). On en trouve beaucoup sur Long-Island. Puis viennent le brant, considéré comme le meilleur canard d’eau salée, et le plus délicat de tous au mois de mai ; le mollard, qui ne quitte point les lacs et les rivières ; le canard noir, la sarcelle, le broad-bill, qu’on trouve aussi sur le rivage de la mer, le canard gris de Virginie, et plusieurs autres encore.