En effet, un quart d’heure après nous arrivions près des bords d’une charmante rivière, dont le cours tranquille et profond formait une série de bassins naturels. Le site était délicieux ; la forêt nous entourait de tous côtés. Il régnait un silence profond, que troublait par intervalles le chant du whip-poor-will ou le bruissement d’ailes d’insectes aux riches couleurs. De temps en temps, nous faisions fuir un oiseau d’eau, qui se posait à peu de distance en poussant un cri l’effroi. Il était quatre heures du soir environ.
— C’est le moment, nous dit M. James, où les caïmans sortent de leur long repos des heures plus chaudes, pour songer déjà à leur nourriture. Nous attachâmes notre cheval à cent mètres de la rivière, et nous marchâmes vers le ruisseau, en tenant en laisse Jupiter, qui ne paraissait plus nous suivre d’aussi bonne grâce.
M. James nous posta, Fergusson et moi, derrière le tronc d’énormes lianes qui baignaient dans l’eau leurs vigoureuses racines, et lui-même gagna plus loin une position semblable.
Notre cocher maintint le chien sur le bord de la rivière, et lui fit jeter, en lui pinçant les oreilles, des gémissements de douleur, qui bientôt se changèrent en cris aigus. Au bout d’une minute un coup de feu se fit entendre non loin de moi tiré par Fergusson ; il fut bientôt suivi d’un second, et l’eau jaillit au milieu de l’étang, sous les convulsions d’un énorme caïman qui se débattait en teignant l’onde de son sang, et ne tarda pas à couler à fond.
Nous attendîmes un quart d’heure environ, au bout de ce temps, les oreilles de Jupiter furent pincées de nouveau. Je regardais avec attention la surface de l’eau, lorsqu’à vingt pieds à peine de l’arbre contre lequel je m’appuyais, et tout à fait en face de moi je vis le liquide élément s’agiter doucement, et apparaître les naseaux et l’horrible gueule d’un caïman. Je fis feu de mes deux coups ; l’animal disparut sans paraître blessé. Au même instant M. James tirait aussi sur un autre monstre, sans obtenir plus de résultat.
M. James nous assura que si le crocodile blessé par Fergusson l’était mortellement, il remonterait le lendemain à la surface et qu’il servirait à la nourriture de ses nègres, qui malgré une insoutenable odeur de musc, se régalent de ce mets répugnant.
Une heure après nous étions rentrés à l’habitation, et nous reprenions le chemin de la station prochaine, d’où le railway nous ramenait à Charlestown.
Nous remîmes bientôt à la voile pour Washington, et nous aperçûmes le même jour les côtes basses et boisées de la Caroline du Nord, qui paraissaient couvertes d’une sombre verdure que je n’avais point encore remarquée dans la végétation américaine. Fergusson m’apprit que ces forêts étaient formées par la réunion d’arbres résineux d’une espèce magnifique, et qui atteignent d’énormes dimensions. Ces bois produisent une grande quantité de résine, de térébenthine, de poix et de goudron, dont l’extraction est une des principales industries de la Caroline du Nord.
Pour extraire le suc de ces arbres, on pratique des incisions qui se communiquent entre elles et amènent la sève dans un réservoir commun placé au pied de l’arbre. Vers le mois de mars, la sève commence à paraître en devenant de plus en plus active à mesure que la saison avance, jusqu’à ce qu’elle cesse de couler aux approches de l’hiver. Le suc est enlevé au fur et à mesure du réservoir commun, et placé dans des barils où il se solidifie. Chaque arbre peut produire ainsi cinq gallons de sève par année. Au bout de quatre ou cinq ans, l’arbre épuisé finit par mourir. Il est alors abattu, découpé en morceaux qui, soumis à une combustion modérée et régulière, laissent encore échapper le suc qu’ils contiennent. C’est le goudron du commerce.
Nous passâmes successivement en vue de Smithville et de Beaufort. Le troisième jour nous parûmes devant Norfolk, sur la côte de Virginie, et quarante-huit heures après nous atteignîmes l’entrée de la baie de Chesapeake et l’embouchure du Potomac, et bientôt nous jetions l’ancre dans le port de Washington.