Nous visitâmes ensuite le village formé par la réunion des cases à nègres. Ces cabanes étaient bien construites, quelques-unes possédaient un petit jardin. Le village renfermait une chapelle desservie par un missionnaire, et où l’on célébrait la messe le jeudi et le dimanche. Nous vîmes aussi l’infirmerie et la maison d’école où se trouvaient en ce moment une cinquantaine de négrillons dont l’instruction était confiée au missionnaire.
Toute cette organisation annonçait de la part de M. James une grande sollicitude pour le bien-être matériel et moral de ses esclaves. J’en étais vraiment étonné, et j’en félicitai hautement, le planteur, qui me répondit :
— Je ne fais que suivre en cela l’exemple qui m’est donné par quelques-uns de mes voisins. Sans avoir une trop haute idée de la valeur morale des nègres, je crois qu’un propriétaire d’esclaves a tout à gagner à les bien traiter, et à ne sévir que dans de justes proportions.
Mes noirs n’ont pas toujours été mis sur ce pied. Mon père, qui a créé cette plantation, était imbu des vieux préjugés, et ne voyait dans ses esclaves que les instruments d’un revenu assuré. Pour moi, j’ai vécu dix années à Paris, où j’ai perfectionné mon éducation, et j’en ai rapporté d’autres idées. Je sais que dans un avenir plus ou moins éloigné l’esclavage doit fatalement cesser d’exister. Cet évènement, réservé peut-être à d’autres générations, des circonstances inattendues peuvent en précipiter l’échéance. Quoi qu’il en soit, lorsque sonnera l’heure de l’abolition, elle me trouvera préparé. Je désire, pour mes intérêts, et surtout pour la prospérité de mon pays, que cette révolution s’accomplisse d’une manière pacifique et graduée, sous l’empire des idées nouvelles. Mais je suis convaincu que si aujourd’hui j’offrais la liberté à mes esclaves, un grand nombre resteraient sur mon habitation, dans les mêmes conditions qu’ils s’imposeraient volontairement.
Pendant cette conversation, nous étions parvenus à l’une des extrémités de la plantation, à l’entrée d’une longue avenue qui pénétrait dans la forêt, et où nous attendait une voiture légère, attelée d’un seul cheval. Ce véhicule contenait trois fusils à bascule et autant de cartouchières garnies.
— Maintenant, messieurs, nous dit M. James, nous allons chasser le crocodile.
Croyant à une plaisanterie, je regardai notre hôte d’un air étonné.
— Rien n’est plus sérieux pourtant, continua-t-il ; à un mille d’ici, le ruisseau qui arrose ma propriété, forme une série de petits lacs où vit une population de caïmans sur lesquels je vais de temps en temps exercer mon adresse, surtout lorsque la négresse commise aux soins de ma basse-cour m’accuse des disparitions trop fréquentes parmi mes oies et mes canards. Il y a deux jours encore, un chien appartenant au plus vieux de mes nègres, à l’oncle Tom de notre habitation, a été enlevé par un crocodile au moment ou il se désaltérait. Ces amphibies ont un goût très-prononcé pour la viande de chien, et voici notre appât. M. James nous montrait un beau pointer, qui gambadait autour de nous.
— Comment, lui dis-je, vous aller exposer cet animal à la voracité des caïmans ?
— Certes non, me répondit-il, Jupiter est un trop excellent chien ; d’ailleurs, mistress James a pour lui beaucoup d’affection. Mais il se fait tard, partons de suite, si nous voulons avoir encore deux ou trois heures de jour. Dans dix minutes nous serons à destination.